Minimalisme et misérabilisme musical

Le pianiste Marc-André Hamelin
Photo: CanettyClarke Le pianiste Marc-André Hamelin

Demi-orchestre pour concert à moitié préparé : Jean-François Nadeau (voir sa chronique dans Le Devoir de lundi) a bien raison de militer pour un retour de la musique classique dans la sphère culturelle commune. Cela permettrait à une plus large part du public d’avoir le bagage nécessaire pour remarquer lorsqu’on est à deux doigts de se payer sa tête, comme ce fut le cas à l’OSM mardi soir.

L’Orchestre symphonique de Montréal recycle cette semaine l’idée d’une série concentrée de concerts sur un même thème, formule qui avait donné des résultats intéressants (en matière de fréquentation, pas de musique) avec un minifestival Tchaïkovski en 2016. Kent Nagano reprend le concept à son compte cette saison et associe Haydn et minimalisme.

Ne comptez pas sur moi pour tenter d’essayer de justifier ou d’expliquer, esthétiquement, spirituellement ou musicalement, cette association. Disons qu’elle fait sans doute plaisir à l’intellect de notre chef. Chaque spectateur apportera sa réponse personnelle subjective quant à savoir s’il trouve l’idée révélatrice, saugrenue, ou absconse. Car la question fondamentale est toujours la même : Reich éclaire-t-il Ravel et/ou Haydn — et vice versa ?

Mais là n’est même pas tant le problème. Le concert d’ouverture de ce cycle, qui se prolongera mercredi soir (Symphonie n° 101), jeudi matin (Symphonie n° 102) et jeudi soir (Symphonie n° 103), affichait la Symphonie n° 104 de Haydn en même temps qu’un concerto joué par Marc-André Hamelin. Le pianiste québécois participera aussi au concert de jeudi matin. Il y jouera le 1er Concerto de Chostakovitch, alors que Pinchas Zukerman sera le soliste des deux autres. Question minimalisme, Reich avait l’honneur de l’ouverture, Glass sera à l’honneur ce soir, Riley et Pärt jeudi matin et John Adams jeudi soir.

Préparation horlogère

On récapitule : 72 heures, quatre concerts, quatre symphonies de Haydn qui nécessitent une préparation horlogère, quatre concertos différents, cinq oeuvres minimalistes qui ne sont pas dans les réflexes et gènes des musiciens, le tout étant dirigé par un chef qui, vendredi dernier encore, dirigeait en Europe un oratorio en création mondiale. Et on est censé entendre quoi ? À quel niveau de préparation et de maturation ? Pour le bricolage, Rona et Home Dépôt ont une sérieuse concurrence — et c’est bien la seule chose qui peut être qualifiée de « sérieuse » dans ce misérabilisme musical, d’un niveau en deçà d’une répétition générale.

Je n’imaginais même pas que cela paraîtrait autant. La catastrophe, ce fut l’accompagnement du concerto de Ravel. Jouer « canaille » ou « jazzy » n’autorise pas à jouer n’importe quoi, n’importe quand et n’importe comment. La pitoyable incurie du 3e mouvement faisait suite à bien des moments qui marchaient sur des oeufs dans le second. Ce concerto a-t-il été répété ou n’a-t-il fait l’objet que d’un raccord ? En tout cas, j’ai très rarement entendu l’OSM aussi mal jouer. Marc-André Hamelin va avoir des souvenirs à raconter, de par le monde, sur sa mère patrie ! Dommage pour lui, car il trouve dans ce Ravel un bel équilibre esthétique entre une forme de détachement et une émotion pudique.

Eight Lines de Steve Reich ouvrait logiquement le bal de la section minimaliste, Reich étant l’un des pères du genre. Eight Lines est un octuor de 1979, élargi en 1983 pour deux quatuors à cordes, deux pianos, deux flûtes et deux clarinettes. Grosso modo, les pianos sont des moteurs rythmiques qui rallient à eux la plupart des instruments mélodiques au fil d’une oeuvre de 17 minutes divisée en cinq sections. Le bonheur irradiant, un « ouf ! » profond, qui gagne un certain nombre d’auditeurs quand la chose s’arrête n’est pas le moindre de ses atouts.

Kent Nagano a surpris en multipliant les cordes : 6 violons I, 6 violons II, 4 altos et 4 violoncelles par rapport aux effectifs voulus par le compositeur. Ce Reich à la sauce Mantovani voit son équilibre bouleversé puisque les à-plats des lignes de violons prennent le pas sur tout le reste. Les pianos sont des ponctuations obsédantes, plus que des moteurs et les centres névralgiques. L’idée d’enrober Reich permet-elle un accès plus facile à sa musique ? Peut-être. Mais quid du sens ?

Haydn est cher au coeur du chef, mais cette 104e Symphonie était moins affûtée, moins précise que les interprétations auxquelles Nagano nous avait habitués. Par ailleurs l’opposition des violons I et II, historiquement juste, passe mal avec ces effectifs dans cette salle. Il faudrait mettre un pupitre de plus de violons II pour les entendre mieux. Ce qui me restera de cette interprétation, mignon effleurage d’un Haydn esquissé, ce sont les 90 dernières secondes, emballées et convaincantes, mais aussi, hélas !, les lassants borborygmes d’un chef qui chantonnait en marmonnant le 2e mouvement et d’autres passages épars.

Entrevoir quelque ciel bleu ou quelque révélation artistique dans la suite de ce parcours tient davantage de la foi que de la raison. Un chef entre deux avions pour un empilement inessentiel de notes, façon défi sportif : avons-nous vraiment besoin de cela ?

Haydn Reich

Reich : Eight Lines. Ravel : Concerto pour piano en sol. Haydn : Symphonie n° 104 « Londres ». Marc-André Hamelin (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, mardi 17 janvier 2017.

2 commentaires
  • Marie-Claire Plourde - Abonnée 18 janvier 2017 19 h 40

    Ego non-minimaliste.

    Puisqu'enfin, bien sûr qu'un critique unique de votre accabit peut errer, mais quand on constate ce que le lamda moyen subit comme musique lorsqu'il n'est aiguillé que par le marketing ambiant (qui s'est, lui, ancré plus que jamais dans notre cultureet inculture)on se dit que votre subjectivité comme critique est un moindre mal!

  • René Tinawi - Abonné 19 janvier 2017 06 h 42

    Mercredi soir

    Merci M. Huss pour votre papier, toujours très éclairant de vous lire. Après avoir assisité mercredi soir à la suite du misérabilisme, la symphonie de Haydn était la seule oeuvre d'intérêt. Je pense que le Maestro a dû lire votre critique car elle était bien jouée par les musiciens. Le remplissage avec Glass était (pour moi) d'un ennui mortel.

    Quant au concerto pour violon de Haydn le soliste (anciennement Maestro du CNA à Ottawa) était également le chef. Il arrive sur scène sans même saluer le public et avec sa partition en main. On sentait qu'il avait bien hâte d'en finir...bien triste!