Chacun dans l’attente de son grand soir

Sylvain Cormier Collaboration spéciale
Les 30 et 31 mai, les «fans» du groupe islandais Sigur Rós se rueront à la Place des Arts pour voir ce spectacle attendu.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse Les 30 et 31 mai, les «fans» du groupe islandais Sigur Rós se rueront à la Place des Arts pour voir ce spectacle attendu.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis le 16 décembre, ils ont leurs billets. Le code-barres, sur la confirmation d’achat imprimée, attend son heure — son instant d’éternité ! —, le moment où le préposé de la salle Wilfrid-Pelletier, armé de son lecteur, déclenchera le bip libérateur : ce sera le 30 ou le 31 mai, selon la rapidité à dégainer le numéro de carte de crédit. « Une soirée avec Sigur Rós » : ainsi résume-t-on l’indicible félicité que vivent depuis un mois déjà les fans du groupe islandais. Pour eux, il n’y a pas de rentrée des spectacles : il y a Sigur Rós.

Parmi les quelque 6000 spectateurs, on en croisera certainement quelques-uns d’ici là dans l’une ou l’autre salle de Montréal — ou d’ailleurs —, applaudissant des artistes locaux ou de passage. Mais pour la majorité de ces fans qui ne sont pas rien qu’un peu fans (on est obsédés par Sigur Rós ou rien), l’occasion est exceptionnelle, et ils se pincent en trépignant (ce qui est un peu dangereux, au demeurant). Question de proximité : la dernière fois que le groupe s’est montré de si extraordinairement près, c’était en 2005 au théâtre Maisonneuve. À Osheaga en 2012, au Centre Bell l’année d’après, les expériences certes mémorables se vivaient à distance, une distance qui dessert forcément les fins arrangements de cordes autour du trio.

Photo: Ander Gillenea Agence France-Presse PJ Harvey fera le Métropolis le 15 avril.

Rentrée, quelle rentrée ? Est-ce qu’un seul spectacle constitue une rentrée ? Allez demander à ceux qui, si on les laissait faire, piafferaient déjà devant le Métropolis, à treize samedis de la venue de PJ Harvey. Mazette ! Seize ans qu’ils attendent le retour de leur déesse du rock alternatif, l’irréductible, la furieuse, la transparente, la vraie de vraie Polly Jean encore et toujours aussi pertinente (allez écouter The Hope Six Demolition Project, son album de 2016). Et si c’était sa dernière fois à Montréal ? On ne sait jamais ! Ils ont ses neuf albums, les férus de PJ Harvey, ses minialbums aussi : on parle ici d’une fidélité toujours récompensée, d’une constance dans l’excellence ET l’absence de concession. Difficile d’imaginer une auteure-compositrice-interprète plus incontournable, même si ce 15 avril, il y aura aussi les Dixie Chicks au Centre Bell et Jackson Browne à Maisonneuve. D’autres artistes qui ont des admirateurs de longue date, mais qui ne leur vouent pas un culte.

Car ce sont de tels artistes-cultes — on pourrait ajouter Nick Cave et ses Bad Seeds au Métropolis le 29, moins rare visite, mais artiste tout aussi vénéré — qui confèrent à cette rentrée son caractère si particulier. Chacun vit son propre compte à rebours avant le grand soir. Un grand soir distinct. Un peu à l’exclusion du reste. Le 2 mai, de vrais disciples convergeront vers le Club Soda pour The Damned, mythique groupe punk pur et dur. Fans qui sont en train d’aiguiser leurs pointes de métal, on gage ? Eh ! Ces gars-là officiaient en première partie des Sex Pistols en 1976, au 100 Club d’Oxford Street à Londres ! Le mot événementiel, ici, n’est pas usurpé.

Artistes locaux

Et pour la chanson d’ici, même phénomène ? Moins. Question de proximité. J’en connais qui sont quand même très titillés à la perspective de la première du spectacle de l’extraordinaire album Paloma : ça fait longtemps itou, Daniel Bélanger, surtout si l’on a vécu la belle aventure chanson-rockabilly Chic de ville comme une parenthèse. Patrice Michaud, Damien Robitaille et Vincent Vallières baptiseront leurs nouveaux albums sur scène : ces artisans ont aussi leurs assidus, et non sans raison.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Vincent Vallières présentera son 7e album.

D’autres se voient déjà au Centre Bell le 17 mars pour la célébration des « 40 printemps » de Paul Piché (avec une ribambelle d’invités). Ça a compté beaucoup, et pour beaucoup de monde, cette barbe, cette voix, ces chansons.

Et le 375e là-dedans ? L’année anniversaire a déjà quelques jours dans le corps, mais on est encore loin de la ville en folie festive (c’est plutôt le 150e de la Confédération qui sonne la charge). Pour avoir vécu les retrouvailles de Beau Dommage au spectacle du 350e, je me demande ce qu’on trouvera de mieux lors de la grande bringue intitulée (fallait y penser !) Bonne fête Montréal, le 17 mai au Centre Bell. Même pas deux semaines avant Nick Cave et Sigur Rós.

Remarquez, moi, ce qui me fait twoui twoui au coeur et des chatouilles aux extrémités depuis l’automne, c’est tout autre chose. Non, pas le retour de Sting. Ni la tournée I Love The 90’s. Pas non plus Bruel chante Barbara, à la surprise générale. Si j’ai passablement hâte de voir le groupe country-rock sudiste Drive-By Truckers (au Corona le 7 février) et de retrouver la fabuleuse Tami Neilson (hélas pas toute seule, en première partie de Colin James, mais bon), je suis absolument extatique à l’idée que le groupe The Zombies, avec tous les membres d’origine survivants et quelques compagnons d’appoint, s’en vient nous jouer l’intégrale de l’album Odessey and Oracle. Pour les 50 ans de l’enregistrement aux studios EMI d’Abbey Road. Après Sgt Pepper’s et Pet Sounds, c’est le meilleur des années 1960, dans mon livre. Ça aura lieu le 1er avril à L’Impérial. Drôle d’endroit. Peut-être le lieu parfait pour ce chef-d’oeuvre de pop baroque. Ma rentrée, ma sortie, ma saison tout entière, ce sera ce soir-là.

Programmation constellation

En ces mois pas ordinaires où l’on pensera d’abord à Sigur Rós, PJ Harvey ou The Zombies, voire au 375e de Montréal, le 18e festival Montréal en lumière ne sera pas moins tentaculaire et rayonnant : ça ratissera partout du 23 février au 11 mars, ici un Benjamin Biolay ou le groupe Tryo, là une Rickie Lee Jones en programme double avec Micheline Peyroux, plus un hommage à Patsy Cline et Elvis, une décantation de la série Game of Thrones, une création « mère-fille » de Karen Young et Coral Egan… Une programmation constellation, dont le pouvoir attractif nous vaudra également tout un tas de premières montréalaises de spectacles de chanson : mentionnons les Matt Holubowski, Hay Babies, Alex Nevsky (notre photo), Peter Peter, Maison Brume, Daniel Lavoie, Urbain Desbois. J’effleure à peine : l’orbite autour du site montrealenlumiere.com est requise.