Passion vinyles (2)

Marie-Hélène Poitras
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie-Hélène Poitras

Adolescent, c’est dans le sous-sol familial qu’on écoutait les disques, autour d’une petite table en formica, près du tourne-disque. Merci à mon papa d’avoir acheté en 1974 une chaîne stéréo Pioneer de belle qualité. Le rituel est vite devenu immuable, pour mes copains et moi : on découvrait chaque nouvel album ensemble. Tout un cérémonial. Enlever le cellophane, humer l’objet neuf à l’odeur si caractéristique, sortir le disque de la pochette, lancer l’écoute. Face A. Face B. Regarder les photos, déployer la pochette quand elle s’ouvrait, suivre les paroles. Et après l’écoute et avant la réécoute, évoquer l’expérience. Commenter.

Quatre décennies plus tard, les vinyles sont plus courus que jamais, et le rituel renouvelé. Ce Passion vinyles est notre grand sous-sol. Et les invités sont chaque fois plus nombreux. Qu’il s’agisse d’un vétéran collectionneur (Richard Baillargeon), d’une écrivaine chroniqueuse (Marie-Hélène Poitras), d’un bédéiste qui a dit oui tout de suite quand je lui ai demandé de dessiner les pochettes de ses disques préférés (Phllp Grrd), d’un critique doublé d’un DJ (Pat The Bratte), c’est le même plaisir conjugué du contenant et du contenu. Les raisons d’aimer tel ou tel disque varient pourtant beaucoup, et les 27 choix des huit participants de cette semaine sont jouissivement différents. Mais on est autour de la même table.

Programmatrice pour de nombreux festivals, Gabrielle Rémillard propose Yves Montand, Al Green, Avec pas d’casque et Archer. Éclectisme du coup de coeur. Pourquoi un coffret Montand ? « C’est en écoutant Montand avec mon père que j’ai d’abord développé mon oreille musicale. À mon sens, il est le plus grand interprète de la francophonie. Cette compilation de son répertoire des années 40-50 a été dénichée dans une brocante de Paris. » Typique et encombrant : le vinyle rapporté de voyage. Pat The Bratte (Patrick Baillargeon au civil) a été loin pour trouver le Don’t Bring Harry des Stranglers : « Dégoté pour pas cher chez l’un des nombreux disquaires de Tokyo, ce 12 pouces est paru en 1980, uniquement pour le marché japonais. Six titres, dont deux en concert, ainsi que la version suédoise de All Quiet on the Western Front et celle française de Don’t Bring Harry. » Où le journaliste-blogueur-historien Félix B. Desfossés a-t-il mis la main sur la « pièce maîtresse » de sa collection en 2016 ? C’est un secret, à la mesure de la trouvaille : le 45-tours The Sultan/Aurora par The Squires, « le premier enregistrement de Neil Young ». Il précise, pas peu fier : « De 10 à 15 unités seraient répertoriées sur la planète à ce jour. Dans sa biographie, M. Young lui-même admet ne pas être propriétaire de l’une d’elles. »

S’il y a beaucoup de vinyles recherchés et trouvés sur Internet — via le site pour collectionneurs Discogs, notamment —, il n’y a rien qui bat la galette surgissant de nulle part, chez un disquaire autant que dans une vente de garage. Marie-Hélène Poitras et Nina Simone se sont ainsi rencontrées, une fois de plus : « Je cherchais un cadeau de Noël pour mon chum, au hasard, dans une librairie où je ne m’attendais pas à trouver des vinyles. Tout à coup, dans une pile, Pastel Blues de MA chanteuse est apparu en criant mon nom. » Richard « Tournesol » Baillargeon, spécialiste en « musique d’agrément », se sera comme toujours laissé guider par son pendule : « Parmi les véritables trouvailles de 2016, ce sont surtout celles que je ne cherchais pas du tout qui se sont imposées à ma curiosité. » Il mentionne une « compilation de trad yougoslave » plus qu’étonnante : « C’est à 49 secondes du début qu’arrive la révélation : je reconnais non pas une, mais deux phrases mélodiques ”, répétées trois fois sur un peu plus d’une minute, du refrain de Vot’ p’tit chien madame, tel qu’endisqué par Tommy Duchesne et ses Chevaliers du folklore en 1950 ! »

C’est aussi chez soi que les vinyles revivent, à même les collections. Le disquaire Sylvain Lecours savait-il qu’il avait un pressage canadien chez Gamma de Brigitte Fontaine première époque ? « Avoir su qu’elle était aussi éclatée, j’aurais écouté ce disque [Comme à la radio] bien avant. Ça traînait dans ma discothèque depuis des mois (des années ?). » C’est le Little Criminals de Randy Newman qui a repris du service pour l’as guitariste et auteur-compositeur-interprète Andre Papanicolaou, parce qu’il en avait précisément besoin : « Un vieux classique que j’ai sorti durant les élections américaines, comme trame sonore pour accompagner ce cirque. Mention spéciale à la chanson You Can’t Fool the Fat Man qui me semble très appropriée. »

Et si c’était surtout ça, la passion du vinyle ? La réponse à un besoin irrépressible de toucher, d’être touché ? Ainsi Phllp Grrd (Philippe Girard) a-t-il senti très fort la nécessité de se procurer Love Songs for Robots, le plus récent Patrick Watson… une deuxième fois. « Je m’étais d’abord procuré la version CD avant d’acheter le vinyle pour mon amoureuse chez le disquaire Aux 33 tours. Un baume pour ceux et celles qui comme moi ont vu mourir tous leurs héros en 2016. »