Chercher le père, de la France au Québec

Philippe Lioret excelle dans sa façon de frôler des drames humains sans les révéler tout à fait.
Photo: Films Séville Philippe Lioret excelle dans sa façon de frôler des drames humains sans les révéler tout à fait.

Couronné au dernier festival Cinemania, Le fils de Jean, coproduction entre la France et le Québec, est une oeuvre de Philippe Lioret, le cinéaste français du très sensible Je vais bien, ne t’en fais pas et de Welcome.

Il y entraîne, sous des allures de thriller, un héros parisien (Pierre Deladonchamps, césarisé pour son rôle dans L’inconnu du lac) qui, apprenant que son vrai père était québécois et qu’il vient de mourir, atterrit à Montréal pour rencontrer ses demi-frères.

Ce type d’histoire où un Français découvre nos grands espaces s’accompagne traditionnellement d’une série de clichés sur l’accent des Québécois et leur côté bûcherons des forêts, piège à ours dans lequel tombaient Le bonheur de Pierre, de Robert Ménard, en 2008, et Père et fils, de Michel Boujenah, cinq ans plus tôt.

Cette fois, on s’en félicite, l’outrance en la matière n’est pas au poste, malgré la cabane au fond des bois près d’un lac où le corps du père a disparu. Par ailleurs, la quête du père, thème omniprésent au cinéma québécois, se voit cette fois déclinée par un Français, à partir du livre d’un compatriote, rejoignant ici, sur des cordes identiques, nos obsessions nationales.

Le fils de Jean repose beaucoup sur les solides épaules de Gabriel Arcand (que Lioret avait admiré dans Le démantèlement de Sébastien Pilote). En personnage de mystère bougonneux, ami, médecin, chauffeur, fantôme tout à la fois, son intériorité puissante relègue un peu ses partenaires dans l’ombre. Mais Deladonchamps, en homme de retrait, observateur, pudique, s’en tire très bien. L’humanité du film, sa part d’émotion, relève du champ de leur relation.

Les ressorts scénaristiques se révèlent parfois bien tortueux, avec un secret que le spectateur a tôt fait de découvrir et dont la portée paraît faible dans nos sociétés où l’adultère passé ne justifie pas la présence d’autant de non-dits.

Le fils de Jean a des beautés à offrir, une délicatesse de regard, des tracés psychologiques dans les eaux de la filiation, où chaque « frère » est un cas de figure : Pierre-Yves Cardinal, crédible en homme explosif, frustré, Patrick Hivon, moins convaincant dans le rôle du straight pas cool. Face au nouveau venu dont ils ignorent l’identité mais qui semble un rival à l’ombre d’un héritage paternel qui leur échappe, ils en viennent aux injures et aux coups. La caméra capte aussi la nature avec une pointe fine, comme les mystères des visages.

Entre la maison, domaine des femmes (délicate Marie-Thérèse Fortin en femme moins aveuglée qu’il n’y paraît, et Catherine de Léan, ardente en belle-soeur entre deux séductions) et le camp de chasse, pour hommes seulement, agressivité incluse, c’est pour le nouveau venu la traversée des mondes, avec le passeur incarné par Arcand.

Lioret excelle dans sa façon de frôler des drames humains sans les révéler tout à fait, maniant l’art de la pudeur, mieux dosé encore dans son Je vais bien, ne t’en fais pas. Ici, le lien scénaristique est beaucoup plus fragile, mais le film offre une fois de plus à Gabriel Arcand un de ses grands rôles.

Le fils de Jean

★★★

France-Québec, 2016, 98 min. Réalisation: Philippe Lioret. Scénario: Philippe Lioret, Jean-Paul Dubois, d’après le roman de Jean-Paul Dubois. Avec Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand, Catherine de Léan, Marie-Thérèse Fortin, Pierre-Yves Cardinal, Patrick Hivon.