Noël en blues majeur

L’église Saint-Roch, à Québec, se donne des airs de fête.
Photo: Yan Doublet Archives Le Devoir L’église Saint-Roch, à Québec, se donne des airs de fête.

Le Québec musical a le Noël plus noir que blanc cette année. Après Les soeurs Boulay qui ont lancé une pièce déboulonnant la magie du 25 décembre et Safia Nolin qui a offert des concerts acoustiques de Noël identifiés comme « tristes », Coeur de Pirate a lancé vendredi trois reprises sous le titre Chansons tristes pour Noël. Visiblement, le rédempteur se fait attendre.

« Ce sont des petits voyants rouges qui nous disent : “attention », analyse l’anthropologue et auteur Serge Bouchard. C’est qu’il y a péril en la demeure pour Noël, semble-t-il. Ces petits voyants, peut-être anecdotiques, se multiplient un peu partout depuis plusieurs années et révèlent un réel inconfort de la société nord-américaine relativement à cette fête. Y a-t-il quelque chose de pourri au royaume du bonhomme hiver ?

« Noël, c’est un événement qui nous force à aller vers deux institutions qui sont désinvesties de leur sens : la religion et la famille », résume Diane Pacom, professeure titulaire de sociologie à l’Université d’Ottawa.

« Noël, c’est beaucoup plus le fun quand t’as la foi et l’émerveillement, ajoute Serge Bouchard, aussi animateur de l’émission C’est fou à ICI Radio-Canada Première. Mais on est dans une société qui ne croit plus au père Noël depuis un bon bout de temps. Ni au petit Jésus d’ailleurs. »

Les jours entourant le 25 décembre étaient jadis des moments où toute une communauté se rencontrait, et les célébrations étaient préparées durant toute l’année. Alors que de nos jours, « on devient pieux deux fois par année, on pose des gestes qui n’ont plus aucun sens », explique la sociologue Diane Pacom, qui dit tout de même vouloir que Noël retrouve son lustre.

Seuls ou en famille ?

Comme le soulignait Mme Pacom, les liens familiaux de plus en plus ténus sont aussi à la racine de nos mauvais sentiments devant le sapin vert. Dans leur chanson triste des Fêtes intitulée Toute seule à la maison, en écoute sur leur page YouTube, Mélanie et Stéphanie Boulay chantent en choeur « Chez nous […] ça fait semblant de sourire […] Moi je mets le feu aux ponts, un grand feu triste de Noël, toute seule à la maison. »

« Noël, dans plusieurs familles d’ici, ça veut aussi dire pleurer les gens qui sont partis, pleurer ceux qu’on aimerait avoir avec nous mais qui sont pas là, ça veut aussi dire être hypocrite des fois, nostalgique du passé, explique par courriel Stéphanie Boulay. C’est aussi le choc des générations, le choc des idées. J’aime les vrais rassemblements de la vie quotidienne, les rassemblements de gens qui ont vraiment envie de se voir, peu importe le jour de l’année, mais je trouve ça tellement triste qu’il y ait une date pour être obligé d’être heureux. »

L’urbanisation peut avoir une part à jouer dans ce détachement familial, estime Mme Pacom, car les membres d’une famille ne vivent plus nécessairement dans le même patelin, dans le même quartier. S’ajoute à cela l’individualisme latent, voire actif, de notre époque. « Ça nous ramène à une double réalité, explique-t-elle. Il y a une société moderne qui prône l’individu dans tous ses choix, qui dit : “on s’en fout des cousins et cousines, je ne les vois jamais”, puis tout d’un coup, on nous dit qu’il faut absolument, le temps de deux ou trois jours, replonger dans cette réalité qui n’a plus d’échos dans notre vie. On a l’obligation d’aller rencontrer des gens, dans un rapport ambigu. »

Père Noël, achète des bébelles

Pour Serge Bouchard, qui réfléchira sur les rituels lors de ses deux émissions des Fêtes, l’aspect marchand de Noël a miné la fête au fil des années. « On est la société du deal, pas la société du protocole sacré. » S’il admet qu’on dénonce depuis longtemps le capitalisme de saint Nicolas, il ajoute du même souffle qu’on n’a toujours pas réussi à l’infléchir.

« Il y a une sorte de déception générale de l’histoire, croit M. Bouchard. Le système dans lequel nous vivons, économique, politique et social, on s’en accommode parce qu’on est des enfants gâtés pourris par la consommation. Mais nous savons bien qu’il n’est pas adéquat, qu’il est dur à l’environnement, dur aux personnes, et qu’il est injuste sur le plan des conditions sociales. »

Des propos qui résonnent chez Stéphanie Boulay, dont la chanson de Noël aborde aussi l’enjeu des satanés cadeaux. « Chez nous, ça donne toujours à Noël, ça déballe et ça déchire, ç’a trop peur d’en voir trop peu […] alors ça casse les tirelires pour le ventre et pour les yeux. »

« Je trouve ça dégueulasse, d’une part, que plein de gens ne puissent pas se permettre Noël financièrement et, d’autre part, que ce qui se passe à Alep et ailleurs dans le monde nous laisse complètement indifférents pendant qu’on magasine une cochonnerie dans un grand magasin. C’est pour ça que cette année, non, on n’a pas chanté Jingle Bell Rock. »

Déprimant constat. Mais qu’est-ce qui peut garder en vie la tradition des Fêtes ? Les enfants, croit Serge Bouchard. « Ils nous entraînent dans une sorte de merveilleux que l’adulte a beaucoup moins. »

Mais pour revenir à un rituel fort, commun, heureux, il faudra tenir Noël à bout de bras pendant un long moment, croit Serge Bouchard. « Ça prendrait une rupture historique importante du mode de vie. Tout ce qui a été désacralisé ne se resacralisera pas aussi facilement que ça. »

En attendant, tous les petits voyants rouges resteront comme autant de lumières dans le sapin.

Effet de catharsis

Est-ce qu’écouter de la musique triste à Noël peut avoir une utilité psychologique ? Absolument, croit la psychologue Rose-Marie Charest, qui voit en ce geste une catharsis de sa propre déprime. « Ce n’est pas mauvais d’écouter une musique qui nous rend triste, même une musique qui nous fait pleurer, ça nous permet d’exprimer une émotion. » D’une certaine façon, la musique morose des Fêtes nous permet de ne pas nous sentir seuls à ressentir des émotions grises. « On est triste ensemble, en fait, dit l’ancienne présidente de l’Ordre des psychologues. Vous savez, c’est comme des rituels, quand on va au salon mortuaire, si on est triste ensemble on est moins triste, on est moins seuls. »
2 commentaires
  • Raymonde Proulx - Abonnée 21 décembre 2016 12 h 19

    Certaines religions ont compris cela

    La Communion anglicane a si bien compris cela que ce soir, 21 décembre, à 18h30, il y a une messe bilingue appelée Blue Chrismas à la cathédrale Christ Church, rue Ste-Catherine à Montréal.

  • Yves Bastarache - Abonné 21 décembre 2016 17 h 15

    Boire le vin

    Boire le vin jusqu'à la lie... c'est bien ça l'adage? Nous avons choisi la matière, au détriment de l'esprit, il faut maintenant se rendre au bout de ce choix. Les retours en arrière sont impossibles, l'histoire ne recule jamais. Mais tout n'est pas noir.