Bernard Labadie et son fidèle «Messie»

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Photo: François Rivard «"Le Messie" fait partie, avec le "Requiem" de Mozart, des œuvres phares qui m’ont accompagné toute ma vie», explique Bernard Labadie.

Bernard Labadie dirigera jeudi et vendredi à Québec, puis samedi à Montréal, une partition symbolique entre toutes : «Le Messie» de Haendel. En 2014, au pire moment de son cancer, il avait dû céder la baguette à Trevor Pinnock. Il la reprend cette semaine et livre au Devoir ses sentiments à la veille de ces concerts.

« Le moment qui me fascine le plus dans Le Messie de Haendel se trouve au début de la 2e partie. C’est le triptyque choral formé de Surely…, d’And with His Stripes… et d’All We, Like Sheep…, qui se termine dans l’obscurité. C’est un passage qui me bouleverse », confie Bernard Labadie.

Aux yeux du chef, l’une des plus grandes réussites de Haendel est d’« adapter le langage et les moyens de l’oratorio avec son regard de compositeur d’opéras : il utilise le choeur comme un personnage d’opéra ». Comme souvent chez les compositeurs baroques, il y a une « symbolique de la rhétorique ». « Le moment le plus dramatique est en la bémol majeur, tonalité qui, dans le cycle des quintes, est la plus éloignée de majeur, tonalité de la lumière, celle de l’Hallelujah !Ce n’est pas innocent de la part de Haendel. Il y a une symbolique : on est vraiment dans le fond du baril et, pour moi, chaque fois qu’on arrive là, c’est comme un coup de poignard. »

Un compagnon

Bernard Labadie éprouve un vrai plaisir à aborder une oeuvre qu’il a dirigée tant et tant de fois. « Le Messie fait partie, avec le Requiem de Mozart, des oeuvres phares qui m’ont accompagné toute ma vie. Les circonstances ont fait que cette oeuvre-là a eu un rôle important dans ma carrière. Ainsi, Le Messie, pour mes débuts aux États-Unis au Minnesota en 1999, a lancé ma carrière de chef invité dans ce pays. »

Ce vieux compagnon, cette oeuvre refuge, fut logiquement au programme des premiers concerts, en décembre 2015 à Saint Louis et à Chicago, de Bernard Labadie après son cancer. Labadie s’est désormais fixé comme but de diriger Le Messie « tous les deux ou trois ans », pour « préserver une certaine fraîcheur » par rapport à l’oeuvre.

Je n’ai rien découvert d’incroyablement nouveau, mais revoir Le Messie à travers les yeux d’un autre s’est avéré très rafraîchissant et m’a forcé à me questionner sur bien des détails.

 

Même si les musiciens ont Le Messie « dans les doigts », les répétitions seront toutes préservées. « Nous n’avons jamais abaissé le temps de répétition, afin que ce ne soit pas la même chose que l’année dernière. » D’ailleurs, au Québec, ce sera le premier Messie de Bernard Labadie depuis 2011.

Des traditions

Il existe plusieurs configurations et partitions du Messie, avec parfois « jusqu’à trois ou quatre versions pour un seul air ». Bernard Labadie a exploré toutes les avenues. Nouveauté du millésime 2016: le chef change de partition. « Je travaillais avec l’édition Bärenreiter, qui date du début des années 1960 et que tous les baroqueux ont utilisée. J’ai porté mon choix cette fois sur l’édition de Ton Koopman parue chez Carus en 2009. Jean-Marie Zeitouni l’a décortiquée et dirigée. J’en ai parlé avec lui et j’ai décidé de changer, ce qui demande beaucoup de travail pour préparer le matériel d’orchestre. »

« Je souhaitais déjà utiliser cette partition l’an passé à Saint Louis et Chicago, mais je n’en avais pas la force. »

Comme les sources du Messie sont connues, les différences seront mineures. Elles se situent notamment au niveau de l’articulation des phrases : « Je n’ai rien découvert d’incroyablement nouveau, mais revoir Le Messie à travers les yeux d’un autre s’est avéré très rafraîchissant et m’a forcé à me questionner sur bien des détails. » Au fond, le chef reconnaît que cette question d’édition est surtout « un prétexte pour se plonger dans la partition en mettant de côté tout ce qui fait partie de la routine et repartir avec un regard nouveau ». Bernard Labadie n’est pas toujours d’accord avec Ton Koopman, « qui a une vision très personnelle », mais il se montre heureux d’avoir pu ainsi se remettre en question.

À propos de traditions, nous avons interrogé Bernard Labadie sur la manie de certains de se lever au début de l’Hallelujah !, un vieux signe d’allégeance à la monarchie britannique. « Au début de ma carrière, cela me dérangeait beaucoup, car j’entamais Hallelujah ! de manière très douce. Je soulignais ainsi le fait que Haendel, contrairement à Bach, en compositeur d’opéra, ne commence jamais en tirant tous les jeux de l’orgue au début. Maintenant, j’appuie moins sur cette chose-là, donc les bruits de chaises me dérangent moins. »

Mais encore ? Bernard Labadie n’« encourage pas du tout » et « ne souhaite pas » la chose, mais il convient que « certaines personnes ont besoin de rituels », classant également parmi les rituels le fait de jouer Le Messie à Noël, « un rituel qui n’a rien à voir avec ce que Haendel avait prévu », puisque Le Messie est une partition du temps de Pâques. Se lever lors de l’Hallelujah ! ? « Disons que je n’attends pas le moment où les gens vont se lever et ruiner les douze premières mesures de musique, mais je ne m’y oppose pas et respecte ce besoin de connexion que certains éprouvent. »

Quant à la transition du Palais Montcalm à la Maison symphonique de Montréal, elle se fait désormais plus facilement. « Les choses ont beaucoup évolué. L’orgue donne une acoustique beaucoup plus équilibrée au Palais Montcalm : on garde la richesse des graves et les aigus sont devenus plus brillants. À la Maison symphonique de Montréal, la pyramide est inversée, mais on sait désormais quoi faire avec les basses pour que cela sonne mieux. J’apprécie de plus en plus la Maison symphonique de Montréal en tant que chef, maintenant que nous avons appris comment elle fonctionne », confie Bernard Labadie, qui apprécie beaucoup la flexibilité dans le placement des solistes qu’offre la salle montréalaise.

Et le chef de conclure : « En fait, la différence entre Québec et Montréal est fascinante, car nous entendons des choses différentes et abordons ainsi la musique de manière différente. »

Le Messie

Oratorio de Haendel. Avec Lucy Crowe, Iestyn Davies, Allan Clayton, Luca Pisaroni, La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, dir. Bernard Labadie. Au Palais Montcalm de Québec, les jeudi 8 et vendredi 9 décembre à 20 h. À la Maison symphonique de Montréal, le samedi 10 décembre à 19 h 30.

1 commentaire
  • Richard Morrissette - Abonné 4 décembre 2016 11 h 11

    Le Messie et le Requiem

    Fascinant de lire que les deux œuvres phares de Labadie sont le Messie de Haendel et le Requiem de Mozart, car ces deux œuvres ont des mesures similaires soit «And with his stripes we are healed.» et le Kyrie du réquiem se ressemblent beaucoup dans les premières mesures. On dit que Mozart aimait bien les compositions de Haendel et qu’il voulait le souligner. Aujourd’hui on dirait que c’est du plagiat. Je suis d’accord avec Labadie que le début de la deuxième partie est émouvant se sont tous des mouvements pour chœur. Moi en tant que choriste ce qui m’émeut beaucoup c’est la fugue de la fin «Amen». Il n’y a pas que l’Hallelujah!