Une «Passion» comme un opéra sacré

Une scène de «L’inspirante Passion selon saint Matthieu»
Photo: Antoine Saito Une scène de «L’inspirante Passion selon saint Matthieu»

Dans le cadre du Festival Bach, l’Orchestre symphonique de Montréal reprend la Passion selon saint Matthieu que Kent Nagano avait dirigée en 2009 à la salle Wilfrid-Pelletier. Plusieurs changements majeurs sont intervenus. Les effectifs voulus par le chef (grosso modo une quarantaine de musiciens et une quarantaine de chanteurs), insuffisants à Wilfrid-Pelletier, passent la rampe acoustique à la Maison symphonique. Ensuite, Kent Nagano renonce à la funeste erreur de vouloir faire chanter les airs de ténor par l’Évangéliste et a engagé Michael Schade pour ce (bien) faire. Enfin, la présentation de 2016 s’inscrit dans le courant mondial des Passions (ou autres oeuvres sacrées) mises en espace. C’est Alain Gauthier qui assure la chose avec tact. Pour une prochaine expérimentation à Montréal, on signale (à Yannick Nézet-Séguin et au Métropolitain, par exemple) que Denys Arcand s’était déclaré, dans un entretien publié par Le Devoir en mai 2015, très intéressé par l’exercice.

Alain Gauthier ne va pas aussi loin que Peter Sellars à Berlin. Il distingue visuellement les protagonistes par des costumes clairs, résout la question de la place sur scène de l’Évangéliste et organise sur un promontoire les entrées et sorties, chacun adoptant pour l’occasion des attitudes plus ou moins pénétrées. Il n’y a pas d’accessoires et les jeux de lumière sont minimaux. Par contre, l’exercice demande aux solistes d’abandonner leurs partitions, ce qui augmente leur attention et raffine leurs incarnations.

La superbe idée de créer en hauteur pour les chorals une foule (turba), formée de gens répartis par quatuors et fondus aux spectateurs, tombe totalement à plat sur le plan musical car elle n’est pas exploitée par le chef. Après s’être levés lors du premier choral, les chanteurs restent assis, mais éclairer, de-ci, de-là (et en général un temps trop tard), leurs partitions contraint épisodiquement l’opérateur à un yo-yo lumineux. Par ailleurs, le choeur sur scène chantant (puissamment) les mêmes chorals, ces chanteurs disséminés n’ont aucun effet notable de renforcement ni de spatialisation. Kent Nagano s’est-il même aperçu que ces gens « normaux » existaient ? Il ne les a même pas fait lever à la fin !

Musicalement, la soirée est illuminée par l’Évangéliste béni des dieux de Julian Prégardien, le fils de Christoph. La dynastie des meilleurs évangélistes de l’histoire se perpétue avec ce chanteur extraordinaire auquel on pardonnera largement un aigu échappé en 2e partie. Sa phrase sortie d’un autre monde lorsque Pierre fond en larmes vaut le détour à elle seule. Tous les solistes sont bien choisis et de haut niveau, avec une mention spéciale pour Gordon Bintner. On pensait regretter amèrement que Philippe Sly, le Jésus idéal, soit retenu à Paris, mais la force intérieure du Jésus de Bintner a convaincu.

Le niveau d’incarnation spirituelle et musicale de Julian Prégardien est à la hauteur de la sublime Messe en si dirigée, lundi, par Julian Wachner dans le cadre de ce festival, ce qui n’est pas le cas de cette Saint Matthieu en général, très professionnelle mais dépourvue de message particulier. « Fluide, transparente, peu incarnée », avions-nous écrit en 2009. Tout en levant notre chapeau aux instrumentistes des deux groupes orchestraux et du continuo, nous reprenons la formule en 2016.

Même si, contrairement à la Messe en si des musiciens new-yorkais de Trinity Wall Street, sommet du Festival 2016, on ne sort pas illuminé ou transformé de cette lisse et belle soirée, il n’y a rien à redire au fond.

L’inspirante Passion selon saint Matthieu

Julian Prégardien, ténor (Évangéliste) ; Gordon Bintner, baryton (Jésus) ; Sarah Wegener, soprano ; Ann Hallenberg, mezzo ; Michael Schade, ténor ; Christian Immler, basse ; Geoffroy Salvas, basse (Pilate). Les Petits Chanteurs du Mont-Royal, Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Mise en espace : Alain Gauthier. Maison symphonique de Montréal, 30 novembre. Reprise : dimanche à 14 h 30.

À voir en vidéo

1 commentaire
  • Jean-Marc Lefebvre - Abonné 2 décembre 2016 08 h 25

    Solistes?

    Bonjour monsieur Huss

    J'étais au concert hier soir et partage votre point de vue. Il m'a cependant semblé que, si les solistes hommes étaient solides, les femmes s'en tiraient beaucoup moins bien. Il m'a aussi semblé qu'au début du concert l'orchestre n'affichait pas sa cohésion habituelle, ce qui s'est cependant replacé dès que le choeur s'est engagé. Impression, sans plus.

    Merci