Musique classique - Quand la musique devient spectre

Rassurez-vous: le spectre dont on parle ici n'est pas de ceux qui se lèvent à minuit (Shakespeare, Hamlet, acte I, scène 4) mais celui si bien décrit dans le titre d'un cycle emblématique de Gérard Grisey, Les Espaces acoustiques (1974-85). La musique spectrale sera à l'honneur de MusiMars, du 2 au 6 mars, la manifestation s'ouvrant le 1er mars à 20h par une table ronde sur la composition assistée par ordinateur. MusiMars, qui aura lieu désormais tous les deux ans, résulte de la collaboration entre la faculté de musique de l'université McGill et la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ). Pendant une semaine se succéderont concerts, discussions, conférences et classes de maître, autour du compositeur et chef d'orchestre Philippe Hurel, directeur artistique de l'Ensemble Court-circuit, professeur de composition à l'IRCAM et chef en résidence à l'Arsenal de Metz et à la Philharmonie de Lorraine.

Hurel est un très fin analyste de cette discipline qui traite le son comme la matière première du compositeur — le «spectre» recouvre l'harmonie et le timbre. La figure de proue du mouvement est Gérard Grisey (1946-1998), qui fonda au début des années 70, avec Hugues Dufourt et Michaël Levinas, cette école dite «spectrale».

«Nous sommes des musiciens et notre modèle est le son, pas la littérature; le son, pas les mathématiques; le son, et pas le théâtre, la physique quantique, la géologie, l'astrologie ou l'acupuncture.» Voilà comment commença ce courant qui, sous le nom de «Groupe de l'Itinéraire», attira également Tristan Murail. Ces élèves d'Olivier Messiaen ont poussé le plus loin possible la culture française du son. Le son est leur matière, avec ses phénomènes de propagation, ses rudesses, ses bruissements, sa complexité, ses résonances.

Quelle est la «vie intérieure» d'un son? Voilà bien une question que la musique occidentale dite «savante» ne s'était guère posée. Le discours musical de Bach à Wagner, et même au-delà, est dominé par la quête d'un sens. La musique part d'un point et va à un autre point «faisant sens», souvent à l'intérieur d'une forme — on parle d'exposition, de développement. Même les «pères» de la musique du XXe siècle ont eu leur système, le sérialisme. Même si les repères sont moins évidents dans le cas de ces musiques, la forme donne un sens. Après 1968, alors qu'il est de bonne guerre d'abolir les systèmes, l'idée de Grisey, entre autres, est de ne plus se fonder sur la combinaison de notes musicales mais sur une exploration du son, une musique de flux (et reflux), si l'on veut. La recherche se fait en direction d'effets sonores, mais d'effets sonores strictement acoustiques, une introspection du timbre, le spectateur étant happé dans un univers de sons. C'est donc à juste raison que, dans leur postulat de base, les «spectraux» opposent musique et littérature puisque, initialement, il n'y a pas de «texte musical» dans cette exploration de mondes sonores.

Hurel va plus loin en soulignant que la volonté de Grisey était in fine de dépasser la technique pour adopter une «attitude». Il développera cette analyse dans une contribution essentielle lors de MusiMars, le jeudi 4 mars à 15h30. Par son élargissement de la vocation de l'école spectrale à une attitude («ce sont les conséquences mélodiques, rythmiques et formelles de l'aventure spectrale qui stimulent les compositeurs plus jeunes»), Hurel rejoint une notion bien formalisée par le critique français Jean Vermeil: «Malgré le système, ses calculs, ses chiffres, le propos spectral n'a rien d'autoritaire. C'est un jeu avec le son considéré, dans sa nature et ses processus, comme un être vivant. C'est un plaisir organique.»

- MusiMars à la faculté de musique de l'université McGill à 20h. Renseignements: % (514) 398-4547.