Sous l’ombre tutélaire de Mozart

Christophe Huss Collaboration spéciale
Le «gros cadeau» de l’année est d’évidence la « nouvelle édition complète » des oeuvres de Mozart, publiée par Universal, en collaboration avec la Fondation du Mozarteum de Salzbourg.
Photo: Le «gros cadeau» de l’année est d’évidence la « nouvelle édition complète » des oeuvres de Mozart, publiée par Universal, en collaboration avec la Fondation du Mozarteum de Salzbourg.

Ce texte fait partie du cahier spécial Culture en cadeau

La fin de l’année 2016 est marquée par la parution historique de la nouvelle intégrale Mozart, d’Universal. Mais un certain nombre d’artistes ont également droit à des coffrets majeurs.

Le « gros cadeau » de l’année est d’évidence la « nouvelle édition complète » des oeuvres de Mozart, publiée par Universal, en collaboration avec la Fondation du Mozarteum de Salzbourg. Le prétexte de cette parution, la plus ambitieuse de l’histoire du disque, est le 225e anniversaire de la mort de Mozart, le 5 décembre prochain.

Le Devoir a commenté en détail, il y a quelques semaines, cette brique de 10 kilos pour 200 CD, qui brille aussi par la présence de deux livres passionnants, entièrement en français (attention d’acquérir la French Edition). Le premier volume de ces deux ouvrages est consacré à la vie de Mozart, alors que le volume II, compagnon d’écoute, informe intelligemment sur chaque disque.

Compositeurs

Cette nouvelle boîte Mozart renouvelle 70 % du contenu de l’édition Philips de 1991, en prenant en compte les changements esthétiques intervenus ces 30 dernières années dans l’interprétation de la musique de la période classique et l’utilisation d’instruments d’époque. Universal fait aussi davantage appel aux licences pour enrichir le contenu, par ailleurs bien plus diversifié : le panachage des interprètes est de rigueur, alors que l’édition 1991 reprenait telles quelles des intégrales (symphonies, concertos, sérénades) constituées. Enfin, ce coffret Mozart 225 propose des interprétations alternatives (« Supplementary performances ») des grandes oeuvres.

Beaucoup plus modeste, mais parfaitement réalisée : Erato publie une bien maligne boîte Satie. L’intégrale de 10 CD puise dans la dernière intégrale Ciccolini, mais pas exclusivement, puisque Jean-Pierre Armengaud, Anne Queffélec et Alexandre Tharaud sont mis à contribution. On trouve vraiment tout, ici, sur le facétieux compositeur, jusqu’à Geneviève de Brabant, petit opéra pour marionnettes.

Outre Mozart, c’est Brahms qui bénéficie d’une parution majeure. La Dolce Volta publie une nouvelle intégrale de l’oeuvre pour piano seul, la plus importante parue depuis l’inaltérable intégrale de Julius Katchen, il y a 50 ans. Le pianiste est un Français inconnu, Geoffroy Couteau, et Brahms (le sens des phrases et du son) lui coule dans les veines, comme Schumann irrigue celles d’Éric Le Sage. Ce coffret sublime et splendide ne se trouve pas à tous les coins de rue ici, après les turbulences ayant secoué Harmonia Mundi Distribution, mais c’est un objet raffiné et très soigné pour grands esprits. Et quelle prise de son !

Interprètes

Puisque nous parlons de Brahms et de Julius Katchen, sachez qu’Universal rend hommage à ce pianiste américain, à la fois légendaire et oublié, mort à 42 ans, en 1969. Le coffret de 35 CD nous prouve à quel point nous connaissons mal — hormis ses Brahms, justement — l’héritage de cet artiste, qui avait amorcé sa carrière avant-guerre, à 11 ans, à Philadelphie, sous la direction d’Ormandy, et commença à enregistrer en 1948. C’est un coffret pour collectionneurs, qui redécouvriront un artiste franc et un pianiste très nuancé.

Autre disparu précoce : le ténor Fritz Wunderlich, mort en 1966, à quelques jours de son 46e anniversaire. Wunderlich était un ténor solaire incomparable. Deutsche Grammophon met en coffret (32 CD) ses enregistrements en studio. La nuance est importante, car, au vu du culte qui entoure Wunderlich dans les pays germaniques, le label jaune a aussi publié, ces dernières années, quelques concerts qui ne figurent pas ici. Dommage que l’héritage de Wunderlich dans le domaine du lied se résume à deux CD ! Les piliers de la musique sacrée sont La Création de Haydn et la Missa solemnis de Beethoven, par Karajan. Le principal avait déjà été publié et cette boîte, qui comporte aussi cinq CD de chansonnettes, ne s’adresse qu’aux fans.

Nettement plus classique : le premier volet, symphonique, d’une intégrale des enregistrements du chef Eugen Jochum pour DG. La chose reprend le modèle éditorial éprouvé pour Ferenc Fricsay, sauf que le legs de Jochum est éparpillé entre plusieurs éditeurs. Il aurait été passionnant de grouper les enregistrements Philips et DG dans le cas présent. Cela n’enlève rien à l’intérêt de l’ensemble, qui juxtapose au passage les divers enregistrements (mono et stéréo) des symphonies de Bruckner. Au rayon des redécouvertes : les Variations Enigma d’Elgar, à Londres, et la 8e de Schubert, à Boston.

Moins culte, mais très solide : DG regroupe les enregistrements DG de concertos de Gidon Kremer. Là, pour le coup, tous les enregistrements Philips (dont Bach et Beethoven) y sont : allez comprendre !

On sera davantage tenté par l’admirable Complete Warner Recordings, de Sviatoslav Richter : 24 CD regroupant les gravures EMI et Teldec. Il est fort intéressant de se replonger dans le 2e Concerto de Bartók, avec Maazel, celui de Dvorák, avec Kleiber, les Sonates n° 1, 7 et 17 de Beethoven et les pièces de Schumann.

Les gros morceaux

Chez DG, le héros de l’année est Maurizio Pollini : une luxueuse boîte dorée à chaud contenant 55 CD, avec les pochettes originales, et 3 DVD de concertos avec Abbado et Böhm, plus un concert inédit du 3e Concerto de Prokofiev, capté au Japon en 1974, mais, hélas, pas le concert de la Sonate Appassionata, jadis publié en bonus du CD isolé de l’intégrale Beethoven. Bonheur profond, tout de même, d’embrasser tant de génie.

Chez Warner, la vedette — en fait, célébrée en 2015 dans les autres pays — est Itzhak Perlman. Alors que la boîte Pollini-DG est « normale », la Complete Warner Recordings de Perlman est très opulente, sur le modèle du coffret Callas. Il s’agit donc encore d’une de ces parutions qui ne se rangent pas dans une discothèque « normale ». Les 59 albums (77 CD) luxueusement réédités incluent les parutions EMI, Erato et Teldec, soit tout sauf les quelques gravures RCA de jeunesse. Tous les transferts sont nouvellement refaits et la boîte est accompagnée d’un livre soigné.

Nous aurions aimé juger de même le coffret Charles Munch, le plus affriolant de l’automne, mais que Sony peine à nous acheminer de l’Europe. Nous vous en parlerons quand nous l’aurons devant nous, mais, sur le papier, c’est grand !

Harnoncourt et divers

Sony a également publié une intégrale de Nikolaus Harnoncourt, là aussi aux abonnés absents pour le moment. Pour un public plus large, Warner publie un beau coffret synthétique de 15 CD, The Art of Nikolaus Harnoncourt : un choix très avisé, balayant le répertoire de Monteverdi à Bruckner, le tout en pochettes originales. Si vous voulez vous initier à l’art du chef le plus dérangeant des 50 dernières années, c’est l’occasion rêvée.

Dans la même veine, Arthaus publie en Blu-ray les trois opéras de Mozart sur des livrets de Da Ponte, dirigés par Harnoncourt et mis en scène par Jürgen Flimm, à Zurich. Ces spectacles ont été captés entre 1996 et 2001.

En DVD, le produit pour happy few qui intéressera certains mélomanes montréalais est l’hommage à Rafael Frühbeck de Burgos, ancien directeur musical de l’OSM, qui dirigeait, au moment de sa mort, l’Orchestre symphonique national du Danemark. Ce dernier lui rend hommage en publiant en Blu-ray des concerts captés à Copenhague, entre 2012 et 2014, et comprenant les neuf Symphonies de Beethoven, la Symphonie fantastique de Berlioz, la Symphonie alpestre de Strauss et le Concerto d’Aranjuez de Rodrigo.

Quant au domaine de l’édition, aucun ouvrage n’est proche d’égaler La civilisation de l’opéra, ce must de toute bibliothèque musicale, lumineusement écrit par Timothée Picard. À travers le roman de Gaston Leroux, Le fantôme de l’opéra, publié en 1910 et qui a pour théâtre l’Opéra Garnier à Paris, l’auteur chemine entre littérature, opéra, la société au XIXe siècle, les mythes et, bien sûr, le cinéma. L’ouvrage est jubilatoire.


Dix recommandations des Fêtes de 2016

MozartThe New Complete Edition. Decca 200 CD 483 0003 (éd. limitée : 15 000 ex.)

BrahmsIntégrale de musique pour piano. Geoffroy Couteau. La Dolce Volta LDV 1705

Julius KatchenEnregistrements Decca. Decca 35 CD 483 0356.

Sviatoslav RichterThe Complete Warner Recordings. Warner 24 CD 01902959930165

Maurizio PolliniEnregistrements Deutsche Grammophon. DG 55 CD + 3 DVD 479 6315

Itzhak PerlmanThe Complete Warner Recordings. Warner 77 CD 0825646150694

The Art of Nikolaus Harnoncourt. Warner 15 CD 0190295929718

Nikolaus Harnoncourt Mozart Da Ponte Operas. Arthaus 3 Blu-ray 109236

Rafael Frühbeck de Burgos Conducts the Danish National Symphony Orchestra (2012-2014). Da Capo 3 Blu-ray 2.110423-25 BD

La civilisation de l’opéra. Timothée Picard, Fayard, Paris, 2016. EAN : 9782213681825


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