Matsuev et Conlon: deux phénomènes

Denis Matsuev
Photo: CAMI Denis Matsuev

Situation ingrate pour un chef d’orchestre invité : être associé à Denis Matsuev, c’est courir le risque de voir les critiques — lorsqu’il en reste — se concentrer sur le soliste et évacuer un travail remarquable d’une phrase du genre « le chef, aussi, était très bon ».

Quand ce chef est James Conlon et qu’il nous offre non seulement un accompagnement concertant d’une telle présence mais, aussi et surtout, une 1re Symphonie de Chostakovitch majeure à bien des égards, se focaliser sur l’éblouissement légitime que provoque le pianiste russe serait très injuste.

James Conlon amène la 1re Symphonie de Chostakovitch vers des rives bien différentes que celles du travail d’étudiant de 19 ans. « Pièce vivante et spirituelle », lit-on sur Wikipédia, alors que la notice du concert parle d’« optimisme juvénile ». Pourtant, en écoutant l’interprétation de Conlon, les ferments de tant de sombres événements ultérieurs, et, surtout, d’un doute foncier, sont déjà palpables. Cette vision d’une grande acuité, qui apporte beaucoup de densité, culmine dans un 2e mouvement aux étranges transitions sublimement travaillées et mises en valeur.

Le chef a conclu le concert avec quatre extraits de la Khovanchtchina de Moussorgski dans l’orchestration de Chostakovitch. Conlon dirige ces quatre tableaux comme quelqu’un qui a une connaissance intime de l’opéra et de son drame. Lorsque présenté en épisodes symphoniques (où on n’a pas à « rentrer dans un opéra »), je préférerais une vision plus poétique, plus étale, subtile et fine du Prélude pour vraiment savourer la pulpe des pianissimos, la dimension onirique de l’association harpe-célesta, perspective défendue, en 1989 à Moscou, par Evgueni Svetlanov lors du concert du 150e anniversaire de la naissance de Moussorgski, un disque devenu hélas introuvable (les Chants et danses de la mort avec l’immense Arkhipova de ce moment historique sont accessibles sur YouTube).

Phénoménal

Matsuev, donc. Absolument phénoménal, tant le concerto le plus difficile du répertoire ne lui semble poser aucun problème. J’espère qu’une fois pour toutes sa prestation va confondre ceux qui le prennent encore pour un simple cogneur : il y a beaucoup de phrasés intelligents et sensibles dans son interprétation.

Des phénomènes de cette trempe ont été rares dans ce concerto. Il y eut Michel Beroff (bien plus qu’Ashkenazy — je les ai vus tous deux) dans les années 70, puis Alexander Toradze dans les années 90. Aujourd’hui, Bronfman et Matsuev dégagent cette puissance — Bronfman avec sérieux, Matsuev avec l’esprit ludique. N’oublions pas non plus l’apport Beatrice Rana qui a ouvert une nouvelle lecture très sombre, plus pesante que flamboyante, hantée par la mort de l’ami suicidé auquel Prokofiev a dédié cette oeuvre.

Denis Matsuev a joué en rappel, comme aucun autre, le Finale de la 7e Sonate de Prokofiev et un hommage à Oscar Peterson. Ne manquez pas cela !

Denis Matsuev joue Prokofiev

Chostakovitch : Symphonie no 1. Prokofiev : Concerto pour piano no 2. Moussorgski : 4 extraits orchestraux de la Khovanchtchina (orch. Chostakovitch). Denis Matsuev (piano), Orchestre symphonique de Montréal, James Conlon. Maison symphonique de Montréal, mardi 15 novembre. Reprises jeudi à 20 h et vendredi à 19 h.

3 commentaires
  • René Tinawi - Abonné 17 novembre 2016 07 h 34

    Le concert de l'année

    Merci M.Huss d'avoir souligné le travail remarquable du chef invité et surtout pour sa prgrammation intelligente. Selon moi c'était le concert de la saison, même si elle est loin d'être terminée.

    Le pianiste était époustouflant et ce n'était pas une surpise. Merci à qui a eu l'intelligence de l'inviter. J'espère y retourner ce soir!

  • Huguette Proulx - Abonnée 17 novembre 2016 11 h 26

    Quintessence

    Chanceux êtes vous! Ce pianiste incomparable est déjà venu à Québec il y a plusieurs années (2011 je crois). C'était inoubliable. Malheureusement cette fois, nous n'aurons pas cette chance.

  • Christophe Huss - Abonné 17 novembre 2016 14 h 36

    Pour consoler Madame Proulx

    Chère lectrice, voici un petit baume au coeur pour vous consoler de ne pas voir Matsuev.

    https://www.youtube.com/watch?v=c_ntNawifEk

    C'est certes le 3e concerto de Prokofiev et non le 2e, mais la qualité est vraiment admirable car c'est l'ayant-droit (le producteur) qui l'a mis sur internet.
    CH