«Don Giovanni» meurt de ridicule

He?le?ne Guillemette (Zerlina), Gordon Bintner (Don Giovanni) et Stephen Hegedus (Masetto)
Photo: Yves Renaud He?le?ne Guillemette (Zerlina), Gordon Bintner (Don Giovanni) et Stephen Hegedus (Masetto)

Don Giovanni chante « Je me consume de l’intérieur », respire profondément, éructe un vague « Ahhh ! », swingue des bras et court écluser sa « tourista » aux chiottes. Le rideau tombe. Voilà la fin de Don Giovanni mis en scène par un certain David Lefkowich à l’Opéra de Montréal. Je n’ai jamais vu une connerie pareille et ne suis pas près d’en voir une autre de cette ampleur.

Je n’avais aucune intention de commencer cet article sur une soirée comptant autant de motifs de satisfactions par un sujet qui fâche. Mais, je suis désolé, quand Don Giovanni meurt de ridicule à ce point cela devient « le » fait de la soirée.

Dommage que M. Lefkowich vienne gâcher ainsi la fête musicale. Car l’on doit à l’Opéra de Montréal (OdM), dans ce Don Giovanni, une très brillante démonstration de l’étendue du talent vocal canadien. Il faut tirer notre chapeau à l’institution d’avoir réuni une équipe très convaincante, dont la moyenne d’âge doit être dans la jeune trentaine — en excluant l’excellent vétéran Alain Coulombe, en noble Commandeur de classe internationale.

Commençons par les jeunes femmes et la « première étoile » du spectacle, Layla Claire, stupéfiante Donna Elvira, de taille à endosser cet emploi sur n’importe quelle scène des plus huppées du monde. D’ailleurs, Salzbourg et le Met lui ouvrent déjà leurs portes. Emily Dorn (qui portait anciennement le patronyme Duncan-Brown) lui cède fort peu en Donna Anna. Dorn est en troupe à la Semperoper de Dresde et c’est peu dire que le métier rentre à la vitesse grand V. Hélène Guilmette est une parfaite Zerline, associée à un Stephen Hegedus (Masetto). L’ancien finaliste d’Operalia est toujours aussi impressionnant : son aplomb dans les récitatifs est admirable.

Jean-Michel Richer est un Ottavio correct, mais le timbre manque d’éclat et l’émission était, samedi, légèrement voilée. Daniel Okulitch, 40 ans, la « seconde étoile », pendant masculin de Layla Claire, est Leporello, vocalement et scéniquement. Son imitation de la voix suave de Don Giovanni quand il se retrouve seul avec Elvira (début de l’acte II) est un bijou.

Excellent chanteur, Gordon Bintner n’est pas encore Don Giovanni, dont il n’a aucunement l’abattage, la veulerie et le cynisme. Il est vrai que de travailler le personnage avec un metteur en scène pareil n’aide pas à forcer le naturel.

Le spectacle transpose Don Giovanni dans les années 1930-1940. Cela n’apporte rien et enlève à peu près tout, puisque les rapports de pouvoir et de castes se brouillent (Zerlina, la paysanne, se promène en robe de soirée pendant tout l’acte II). Le spectacle frise la bêtise la plus crasse dès les attitudes aguichantes de Donna Anna au tout début de l’opéra. La suite est un feu roulant : Don Giovanni est censé courtiser la femme de chambre d’Elvira, mais Elvira arrive sans femme de chambre et l’OdM ne s’est même pas payé une figurante pendant la Sérénade. Le « Batti Batti » de Zerline à Masetto est d’une absence totale de sensualité, alors que pas une femme (au sens « chair fraîche », si palpable dans la formidable mise en scène du Met) n’entoure Don Giovanni, dont la vie semble grise et mortelle d’ennui. Et puis il y a ces duos usant d’un procédé récurrent consistant à placer les protagonistes se tournant le dos d’un bord et de l’autre de la scène pour les réunir ensuite dans la dernière minute de l’air. M. Lefkowich nous prend pour des valises. On nous souhaite qu’il fasse les siennes.

Jordan de Souza dirige avec une grande attention, tendresse, sensibilité aux timbres (notamment dans l’air d’Elvira du IIe acte) et sans brutalité un Don Giovanni amputé de pas mal de choses, car il reprend la version de Prague, s’achevant notamment sur la mort de Don Giovanni et privant le rôle d’Ottavio de son « Dalla sua pace ».

Le sentiment de malaise ne vient pas tant de l’utilisation d’un piano moderne dans les récitatifs que du hiatus entre la conception musicale de De Souza (« Mozart ne juge pas les personnages » disait-il au Devoir) et le spectacle, qui, lui, prend parti en s’achevant sur la condamnation à mort (ou empressement diarrhéique) de Don Giovanni. Supprimer le lieto fine (conclusion heureuse et moralisatrice) n’est pas innocent en soit. S’en priver en faisant de la mort de Don Giovanni un grotesque non-événement est un crime dramatique impardonnable.

Don Giovanni

Opéra en 2 actes de Mozart. Avec Gordon Bintner (Don Giovanni), Daniel Okulitch (Leporello), Emily Dorn (Donna Anna), Jean-Michel Richer (Don Ottavio), Layla Claire (Donna Elvira), Alain Coulombe (Commandeur), Stephen Hegedus (Masetto), Hélène Guilmette (Zerlina). Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, dir. Jordan de Souza. Mise en scène : David Lefkowich. Décors : Donald Eastman. Costumes : Dominique Guindon. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Salle Wilfrid-Pelletier, le 12 novembre 2016. Reprises les 15, 17 et 19 novembre.

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