La revisite inespérée de «L’Heptade XL»

Louis Valois et Serge Fiori, du groupe Harmonium, ont replongé dans l’album-phare «L’Heptade».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Louis Valois et Serge Fiori, du groupe Harmonium, ont replongé dans l’album-phare «L’Heptade».

Ça y est, c’est prêt. Au studio Post-M de Louis Valois, dans le Vieux-Montréal, le ruban magnétique multipiste d’origine a été installé, les voyants sont allumés sur la console. Louis et Serge Fiori se regardent. On y va ? Ainsi, les frères de musique, les chums d’Harmonium, tout souriants dans la salle de conférence de chez Sony, me décrivent-ils le moment crucial où ils ont ouvert l’un des quatorze boîtiers contenant les bandes retrouvées de L’Heptade, le moment de la première réécoute. « Je te jure, témoigne Fiori, à ce moment-là, on est inquiets sans bon sens, on sait pas comment ça va sonner, comment on va réagir… »

Ils lancent Comme un sage, pour commencer. Poussent les leviers, l’un après l’autre, comme si chacun des musiciens était convoqué personnellement. Ni Serge ni Louis ne se souviennent dans quel ordre. « Les larmes ! On pleurait à chaque piste qui se rajoutait, c’était fou. Ça se remettait à vivre ! » s’exclame Fiori, qui n’en revient pas encore. Du ruban de deux pouces (c’était encore des pouces, en 1976), tout ressurgit : la voix de Fiori, sa douze-cordes acoustique, son électrique à six cordes, puis la basse de Valois, le mellotron et le piano de Serge Locat, la batterie de Denis Farmer, le piano Fender Rhodes de Neil Chotem, la flûte électrique de Libert Subirana, les harmonies « autour d’un seul micro » par Serge, Monique Fauteux, Estelle Ste-Croix, Pierre Bertrand, Richard Séguin… « Deux fois les harmonies ! » précise Fiori, fier.

Tout est là. Intact. Valois, de sa voix toute douce, s’émerveille. « Les rubans 24-pistes étaient en bon état, miraculeusement. Et Michel Lachance avait fait un travail incroyable pour la prise de son. Quelle clarté ! Serge et moi, on s’est retrouvés instantanément dans le camion à Saint-Césaire [un studio mobile]. Les yeux fermés, on est là. Deux gars dans la jeune vingtaine qui viennent d’enregistrer l’oeuvre de leur vie. Tant qu’on se regarde pas, tels qu’on est dans notre soixantaine d’aujourd’hui… Et encore ! »

Mais après le grand frisson ? On avait cru les bandes perdues dans une inondation. Mais non. Égarées, tout bêtement, lors d’un déménagement : à Toronto c’était moins le Graal que chez nous, L’Heptade. Dénichées, récupérées, les bandes multipistes appelaient autre chose qu’un simple rematriçage. D’autant qu’en 1976, Harmonium était en tournée lors du mixage. Le destin parlait fort, la tentation s’est avérée irrésistible : allez, on remixe.

Touche pas à mon Heptade !

Autrement. Fiori nuance : « On avait aimé le résultat dans le temps. C’est devenu un classique et tout le monde est heureux. Mais là, t’as les pistes disponibles, et ce qu’on entend plus que jamais, c’est le band. Le band séparément des pistes orchestrales. Louis et moi, on veut le band. Plus présent dans le mix. En même temps, on capote, c’est dangereux de se mettre à bouger des affaires là-dedans… Tu peux tout fucker » Valois va plus loin : « La question, c’est : on est-tu supposés faire ça ? L’Heptade, au fond, ça ne nous appartient plus, c’est historique ! On s’est dit : on essaye. Pour nous autres. On a remixé Comme un sage. Et on a aimé ça. Ça respectait l’oeuvre en même temps qu’on retrouvait le son du band à Saint-Césaire. Alors, on a continué. »

Fiori est tellement content qu’il en trépigne : « Ma douze-cordes, elle sonne, c’est écoeurant ! Écoute, c’est palpitant, on a passé l’été là-dessus. Je voulais pas arrêter de mixer ! » Jusqu’où aller trop loin ? Les fous finis de L’Heptade entendront tout, l’ampleur dans le son, la place du groupe, mais aussi Le corridor, version « revisitée ». Comme dans « on a refait des pistes ». « En tournée, explique Valois, il y avait la portion chantée par Monique seule et une portion en duo avec Serge. Ça nous a toujours manqué, sur le disque. Alors, on s’est dit : pourquoi pas ? J’ai ressorti ma basse, et avec Serge et Monique, on a refait ça. Le même son, on n’a même pas eu à s’ajuster. On a aussi revisité C’est dans le noir, qui n’était jamais sortie. Tout ce qu’on avait, c’était une cassette chrome, enregistrée en spectacle. Ç’a été pareil, ça s’est fait tout seul. Instantanément, c’était Harmonium. »

Les vrais férus sauront dire si ça s’entend. Ce que j’entends surtout, moi, c’est qu’ils pourraient créer ensemble de nouvelles chansons. « Je vis pour ça, soupire Fiori. Mais j’ai toujours le même maudit problème. Je suis en attente que le canal rouvre. » Valois va se départir de son studio, allez s’installer dans le studio de Serge, et advienne que pourra. « On se crée une proximité, mais pas de pression », insiste Valois. Fiori s’écrie : « Heille ! Le matin où la p’tite lumière va allumer en dedans de moi… » À suivre.

L’Heptade XL

Harmonium Sony Music Offert en diverses configurations : version double CD avec ou sans , DVD d’un spectacle retrouvé ; version vinyle ; version coffret grand luxe.