Jeunesse rap

Selon Koriass, il y a un renouveau musical en ce moment au Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon Koriass, il y a un renouveau musical en ce moment au Québec.

En 1968, Robert Charlebois, Louise Forestier et Yvon Deschamps sont parmi les artistes à l’affiche de L’Osstidcho, tournée qui a marqué au fer rouge une génération qui voyait « sa » musique prendre (enfin) la place. Presque 50 ans plus tard, trois groupes et artistes de rap d’ici — Koriass, Alaclair Ensemble et Brown — se préparent à parcourir le Québec au fil des douze dates de leur Osstidtour, au grand plaisir de la jeunesse d’aujourd’hui.

« On est les nouveaux Robert Charlebois ! » La phrase audacieuse mais signifiante a été lancée cet été par le rappeur Koriass, lors du spectacle d’ouverture des FrancoFolies de Montréal, qui rassemblait, devant une foule jeune et fébrile, la crème du rap québécois. Une façon de dire que le hip-hop, même s’il ne résonne ni dans les radios commerciales ni dans le coeur de plusieurs patrons médiatiques, est la musique de l’époque, portée par des artistes de talent jusqu’aux oreilles de dizaines de milliers de Québécois.

À quelques jours du début de L’Osstidtour, qui s’ébranlera le 12 novembre à Gatineau pour s’arrêter le 4 février à Montréal, Le Devoir a discuté au téléphone avec Koriass, et de visu avec les rappeurs Jam, du groupe Brown, et Ogden, d’Alaclair Ensemble.

« Bon, la phrase que j’ai dite aux Francos était complètement exagérée, c’était même un peu niaiseux, dit Koriass en riant. Mais après coup, je me dis que c’était pas si fou que ça comme parallèle à faire avec ce qui se passe maintenant et cette époque-là. Il y a ce renouveau musical, ce courant de jeunesse. »

Koriass comme Ogden et Jam insistent sur le fait que le clin d’oeil à L’Osstidcho est amené en toute humilité, pas mal pour la blague, tout en en profitant pour tisser quelques liens entre les deux époques. Selon les trois artistes, le rap est au coeur des goûts musicaux des plus jeunes générations, un peu comme le rock décomplexé de Charlebois au pivot des années 1960 et 1970.

« En région, c’est pas tout à fait le même phénomène qu’à Montréal et qu’à Québec, mais les jeunes n’écoutent pratiquement pas de rock, lance Ogden que l’on entend de manière régulière à l’émission radio-canadienne Plus on est de fou, plus on lit !Si t’as 18 ans et que t’écoutes du rock, c’est rendu toi le geek de musique, t’es le weird. »

Le grand Jam à ses côtés abonde. « La passe qu’on vit en ce moment, c’est pas quelque chose qui va disparaître, il va rester des traces de ça. [Plusieurs chansons rap] vont rester des classiques pour les enfants d’aujourd’hui. Leurs premiers souvenirs de musique québécoise, ça risque d’être des affaires de même. »

Poussant l’analyse un petit peu plus loin, Koriass estime que le rap « représente bien le Québec moderne » par sa diversité, ses couleurs linguistiques bien de chez nous et la variété des influences musicales qui nourrissent les productions locales. « On n’est plus juste les émules de ce qui se fait ailleurs, on a un mélange, un son complètement unique dans la parlure, dans le son aussi. »

Des bâtons dans les roues

Oui, il y a du rap partout, mais il y a aussi du rap nulle part. Ce genre musical se bute encore à plusieurs portes fermées, souvent médiatiques, ce qui ne fait qu’empirer le décalage culturel entre ce que diffusent les médias de masse et ce qu’écoute une large frange de cette masse.

« Quand t’écoutes Lindbergh, tu vois que Charlebois écoutait du Jefferson Airplane accoté, et qu’il était inspiré par ça, dit Jam, qui forme le groupe Brown avec son frère Greg (aussi dans Dead Obies) et leur père. Nous, le processus est pareil, juste que peut-être les sources sont plus éloignées de la culture québécoise, qu’elles sont plus dures à avaler pour le grand public. » En gros, s’il y avait plus de rap — québécois, français, américain ou autres — dans la sphère publique, cette musique, très autoréférentielle, serait mieux comprise, et plus aimée.

Nos trois rappeurs s’entendent aussi pour dire que les radios commerciales du Québec n’aident en rien la diffusion de leur musique. Koriass, un des plus gros noms québécois du genre, n’est diffusé que par Énergie, « et encore ils ne font jouer qu’une chanson que j’ai composée pour les enfants, et Petit Love », peut-être sa pièce la plus gentille, qui y est diffusée le soir. « Il faut que ça soit très consensuel. Et le rap, c’est pas consensuel, c’est à l’opposé de ça. »

Si le parcours de Brown reste jeune, Alaclair ensemble compte quatre albums officiels à son actif, mais bénéficie de peu de diffusion dans les médias électroniques. Ils ont toutefois foulé presque toutes les scènes du Québec au cours des dernières années.

Mais ici et là, Ogden voit de petits éléments lui donner de l’espoir. « Le show d’ouverture des Francos, les bands de rap qui passent à Tout le monde en parle, nous, on a été récemment invités au show d’Éric Salvail, on va à Belle et Bum en novembre. Et regarde Koriass qui devient grosso modo le premier rappeur à devenir une vraie vedette au Québec. Et ce que je lis dans ça, c’est pas tant que la vieille garde est rendue au courant, mais c’est qu’il y a par exemple des fans [de rap] devenus recherchistes. »

Une tournée

L’Osstidtour se fera dans un esprit de famille, croient nos trois musiciens, qui partagent d’ailleurs tous la même étiquette de disque, 7e Ciel. Plusieurs des rappeurs ont d’ailleurs déjà collaboré avec l’un ou l’autre de leurs collègues de route dans le passé, ce qui risque de se refléter en spectacle dans le choix des chansons. Par contre, tout semble plutôt fait avec le système D, sans équivalent d’une Mouffe à la mise en scène.

Ogden confie qu’il emportera son matériel d’enregistrement durant la tournée, pour profiter de la présence de tout ce talent. « La chambre d’hôtel Alaclair va être un petit studio, on ne sait pas ce que ça peut donner. Tsé, l’album If You’re Reading This It’s Too Late de Drake est pas mal enregistré dans des chambres d’hôtel avec un micro TLM 103, le même que j’ai chez nous. On avait songé à faire L’Osstidtape en amont de la tournée. Je ne veux pas faire de promesses, mais ça pourrait exister en aval, ça serait ben le fun. » Entr’deux joints, ils vont p’t’être faire quelque chose.

L’Osstidtour

Du 12 novembre au 4 février. Dates : losstidtour.com