La plus longue nuit francophone

Le Saguenayen Orloge Simard et son orchestre se présentaient cette fin de semaine à l’Esco dans le cadre du Coup de cœur francophone.
Photo: Anna-Dorothée Brasseur Le Saguenayen Orloge Simard et son orchestre se présentaient cette fin de semaine à l’Esco dans le cadre du Coup de cœur francophone.

Joie des noctambules, nous reculions l’heure samedi dernier en plein premier week-end du Coup de coeur francophone. La soirée propice pour aller se promener entre le Divan Orange, le Quai des brumes et l’Esco pour goûter aux plaisirs nocturnes de la série Au coeur de la nuit consacrée aux découvertes. Une tournée allongée de soixante minutes — « jusqu’au bout de la nuit », aurait blagué l’animateur du gala de l’ADISQ — sous le signe de la folie qui a débuté au Club Soda avec l’inénarrable quintette punk Les Goules.

Keith Kouna n’appréciera peut-être pas l’analogie, mais sur scène avec son costume de Sol, il a des airs de vieux curé en haut de sa chaire, sermonnant malicieusement ses ouailles. Imperturbable même lorsque Rabin Kramaslabovitch lui verse une bière sur la tête, il prend sa voix théâtrale et annonce les chansons d’un délirant discours avant de mordre dans les paroles avec l’appétit qu’on lui connaît.

Le Soda était à moitié plein, mais il y avait assez de fans pour que l’électricité passe, de la batterie d’Igor Wellow jusqu’aux bars du fond. Juste pour voir les sourires au parterre, cela valait le prix d’entrée. Les nouvelles chansons ont côtoyé les anciens succès, qu’on chantait en choeur, Crabe, Kill, Biker, classiques du premier album (éponyme, 2002), Caché icitte (du disque Les animaux, 2007), charge défoulatoire à l’endroit des forces constabulaires…

Ainsi, c’est au Club Soda qu’on a retrouvé notre guide, Steve Marcoux, programmateur du Coup de coeur francophone, architecte principal de la série Au coeur de la nuit. Hop ! Sur les derniers accords des Goules, nous filons d’un pas ferme au Divan Orange pour ne pas manquer le concert du duo Le monde dans le feu, qui a lancé à la fin de l’été son quatrième EP (aussi disponible en bonne vieille cassette !) intitulé Le miracle de la température. « Le concert dure quinze minutes », précise Marcoux, sourire en coin. Mieux vaut ne pas arriver en retard.

On ne pouvait trouver meilleure suite aux délires des Goules que cette soirée au Divan Orange sous l’égide d’un autre impossible trio, Les Abdigradationnistes, qui pouvait compter sur Le Monde dans le feu pour d’abord chauffer les planches. Quinze minutes, pas une de perdue : voix, guitares, rythmes pré-programmés, projections sur drap blanc, le duo a enfilé une petite dizaine de chansons avec l’énergie du désespoir. Textes dadaïstes sur des orchestrations qui pervertissent l’héritage new wave/punk, l’oeuvre échevelée du duo Le Monde dans le feu carbure au gros fun noir.

D’une salle à l’autre

Allons voir ailleurs si la musique en français se fait entendre avec autant de fracas. En chemin vers l’Esco, le programmateur jette un oeil sur son téléphone portable qui lui donne en temps réel un rapport de performance aux billetteries des salles réquisitionnées par le Coup de coeur francophone. La technologie au service des organisateurs de festivals, on appelle cela le progrès. Les chiffres de vente faisaient sourire notre guide ; le système ne se trompait pas, nous arrivions rue Saint-Denis, coin avenue du Mont-Royal, et le trottoir était bondé de festivaliers.

C’est de peine et de misère que nous avons réussi à nous insérer dans la foule de l’Esco, transformé en sauna pour le concert de l’énergumène saguenayen Orloge Simard et son orchestre. Des jeunes torse nu au premier rang, le claviériste qui fait du body surfing — à l’Esco ? Avec les plafonds si bas ? Quelle idée saugrenue ! —, et l’énergumène Simard qui crache ses textes que la décence nous retient de vous reproduire. Pensez à une version trash des Cowboys Fringants de leurs débuts, ou une sorte d’émule de Mononc’Serge, et cela vous donnera une idée du genre d’énergie qu’il dégage. En comparaison, la performance du quatuor rock-pop montréalais Sherlock a paru bien pâle, juste après la tornade grivoise de Simard.

Après avoir pris la température au Quai des brumes, où se déployait l’ensemble Coyote Bill de dix musiciens sur la toute petite scène (du funk de haute voltige, il faisait chaud), nous sommes retournés clore la nuit au Divan Orange, auprès des Abdigradationnistes. Cette nuit allait s’étirer encore avec le trio électro-pop, qui sait habilement enrober ses textes hallucinés de ritournelles désarmantes de simplicité. Le trio se fait rare sur scène (et sur disque : leur dernier EP remonte à… 2004, sauf erreur !), mais c’est avec un plaisir renouvelé qu’on les retrouve, avec leur verve acrobatique et leurs costumes kitsch.

La chanson francophone prend vraiment de drôles d’habits la nuit, pendant le Coup de coeur.