Foncer tête baissée dans la chanson

Vincent Roberge (Les Louanges), Louis-Jean Trudeau (Bermudes) et Raphaël Dénommé.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Vincent Roberge (Les Louanges), Louis-Jean Trudeau (Bermudes) et Raphaël Dénommé.

La 30e édition du Coup de coeur francophone s’amorce ce jeudi soir et cette édition n’a d’anniversaire que le nombre. Car au lieu de s’attarder sur les grands moments de chanson qui ont jalonné son existence, le festival regarde droit devant avec une programmation qui mise sur la relève et les découvertes : sur la bonne centaine de spectacles à l’affiche, près de la moitié seront ceux de musiciens de moins de 30 ans, jeunes artisans de la chanson cherchant leur place au soleil dans cette industrie malmenée par la révolution numérique. Nous en avons réuni trois pour parler du métier et de l’avenir : Raphaël Dénommé, Vincent Roberge (alias Les Louanges) et Louis-Jean Trudeau, leader du groupe Bermudes.

« Faut être un peu tête brûlée pour pouvoir se sortir d’une situation de même, non ? Ça sert à rien d’être rationnel. Bon ! La fille de l’ADISQ dit que [l’industrie de la musique] ne marche pas, alors je vais écouter mononc’ et devenir comptable ? Si tu penses comme ça, c’est que t’es pas fait pour en faire, de la musique ! » lâche Vincent Roberge en plein coeur de notre conversation, d’un ton mi-découragé, mi-frondeur.

Originaire de Lévis, récemment installé à Montréal dans le but de faire avancer sa carrière, il vient d’avoir 21 ans et « n’a commencé à faire de la musique sérieusement que depuis [son passage au Festival international de la chanson de] Granby, l’an dernier. » Le projet s’appelle Les Louanges, son dernier EP lancé au printemps dernier, Le mercure, expose son élégante chanson tissée de guitares rock et de batterie aux inflexions jazzées.

« Toi, c’est un peu Mac de Marco, ta musique ? » lui demande Louis-Jean Trudeau, le doyen du trio à 29 ans, originaire de Sherbrooke, leader du groupe Bermudes. « Mais en plus chanson, répond Vincent. Du rock fleuri. J’explore beaucoup… » Pour Bermudes, les influences « sont anglophones », pensez à de la chanson rock new wave énergique qui, pour Trudeau, s’exprime « plus naturellement en français. Aussi, c’est une manière de se démarquer : des bands comme Bermudes en anglais, y’en a une tonne… »

« Moi, je suis allé à New Orleans l’an passé », coupe Raphaël Dénommé, 21 ans aussi, issu de la Rive-Sud. C’est là qu’il a déniché la casquette calée sur ses longs cheveux bruns. Le seul à avoir un contrat de disque avec une petite étiquette locale, il lancera un premier EP de « swamp rock » en janvier qui, assure-t-il, le mettra à l’abri des comparaisons avec Bernard Adamus. « J’ai joué dans des bars là-bas, poursuit-il, me suis fait de bons chums anglos qui m’ont dit : “ Ouais, j’écoute ma musique en anglais, mais quand je peux ‘ filer une vibe ’ j’arrive à comprendre ce que tu dis, même si je ne parle pas ta langue. ” J’ai réalisé qu’il n’y avait pas vraiment de barrière linguistique en musique. »

Si j’avais eu Spotify lorsque j’étais au cégep, je crois que je ne serais jamais sorti de chez moi, j’aurais juste écouté de la musique

 

L’industrie de la musique fait les manchettes depuis un mois, de quoi alimenter notre conversation à bâtons rompus. Le streaming, s’entendent-ils tous, c’est bien, « c’est hot, précise Raphaël. Je trouve ça hot, Spotify, on peut y faire plein de découvertes. Le problème, il est “ en haut  ».

« Si j’avais eu Spotify lorsque j’étais au cégep, je crois que je ne serais jamais sorti de chez moi, j’aurais juste écouté de la musique, abonde Louis-Jean. C’est la distribution des revenus qui est à revoir [dans ce modèle]. Tel quel, ça rapporte finalement rien aux artistes ; d’autre part, on s’entend que le streaming n’arrêtera pas du jour au lendemain parce que ça ne fait pas l’affaire des artistes. Faut juste trouver le moyen d’être équitable, parce que, du point de vue de l’amateur, Spotify, c’est génial. »

« L’industrie du CD, on est déconnecté de ça, abonde Vincent, sous le regard approbateur de ses collègues. Je pense qu’il faut voir ça comme une manière de fonctionner qui va mal, mais ce n’est pas l’absolu, c’est un modèle économique caduc. C’est à nous de savoir négocier le changement. » Raphaël : « [La crise] ne change pas le fun que j’ai à faire ce que je fais. C’est ça la réalité. Nous, on commence [dans le métier], alors on verra. Mon souci, c’est d’avoir le luxe de faire des shows avec un groupe et d’avoir de bons cachets. »

« C’est sûr que c’est [un contexte] stressant, poursuit Vincent. Je n’ai pas envie d’être identifié à cette jeunesse jetable » évoquée dans le documentaire La musique à tout prix, diffusé la semaine dernière à Télé-Québec : une élite musicale qui vit de son métier, et une relève renouvelable qui peinera à prendre sa place.

« J’aime faire de la musique, pis je vais m’organiser pour en faire toute ma vie. Je veux essayer de faire de l’argent avec ça tout en étant fidèle à moi-même, sans me compromettre artistiquement. Mais je n’ai pas envie de faire une job à salaire minimum. Je vais m’organiser : là, j’ai la chance d’être jeune, de me partir, pas d’enfants à nourrir. Je peux me péter la gueule et apprendre de ça en même temps. Tout le monde travaille fort à améliorer la situation, c’est seulement qu’on n’a pas encore trouvé le bon modèle économique. »

L’état de l’industrie de la musique québécoise n’empêchera pas ces trois musiciens de regarder vers l’avenir, non sans une bonne dose de réalisme que résume ainsi Louis-Jean : « Je pense aujourd’hui que c’est quand même envisageable de faire de la musique son métier, à condition que tu t’impliques dans tous les projets qui s’offrent à toi », d’où sa volonté, et celle de Vincent, de venir s’installer à Montréal. « C’est difficilement envisageable de faire juste ton projet : faut participer aux projets des autres et s’arranger pour booker ton année au complet. »

« Faut être polyvalent, résume Vincent. Faut avoir confiance. » Raphaël Dénommé sera en concert le 6 novembre, Bermudes le 8 et Les Louanges le 9, tous les trois à l’Esco dans la série Au Coeur de la nuit.