L’audace à moitié récompensée

Fred Fortin a reçu le Félix «auteur ou compositeur» de l'année.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Fred Fortin a reçu le Félix «auteur ou compositeur» de l'année.

Ultramarr qui ne gagne pas le Félix de l’album de l’année – rock, voyons donc ! Franchement, ça irrite. Oui, bien sûr, Octobre est un bon album des Cowboys Fringants, mais au point de l’emporter dans la catégorie ? Ultramarr constitue un sommet pour Fred Fortin. Un album essentiel de la chanson québécoise, qui va nous durer toute la vie. Un album salué jeudi dernier lors du « premier gala » des trois de l’ADISQ. Par qui ? Un jury spécialisé. Album de l’année — choix de la critique.

De la même façon, ce dimanche à la grand-messe radiocanadienne de la chanson d’ici, on a décerné à un Fred Fortin plus qu’estomaqué un autre prix plus qu’important, décidé en petit comité de spécialistes : le Félix « auteur ou compositeur » de l’année (où il n’y avait que du bon et du pas ordinaire : Fortin, Philippe Brach, Bernard Adamus, Sarah Toussaint-Léveillé, Koriass). Félix soulignant le matériel de teneur supérieure d’Ultramarr.

Pas pour l’ensemble de l’oeuvre : on a certainement l’impression que les membres de l’Académie ont plutôt voté pour les Cowboys que pour leur plus récent album. « Ça fait vingt ans qu’on est ensemble, Octobre est notre neuvième album », a rappelé Marie-Annick Lépine au nom de ses Fringants, devant Wilfrid-Pelletier tout endimanché. « Merci à notre public si fidèle », a ajouté Jean-François Pauzé. Ceci expliquant cela.

Marie-Mai et Jean Leloup

Dommage pour Fred Fortin. Et un peu injuste, comme la vie. C’est humain, direz-vous, les gens votent pour leurs préférés. Qu’importe si les préférés en question se sont particulièrement dépassés ou pas cette année. Pourquoi Marie-Mai a-t-elle été reconduite interprète féminine de l’année ? Parce que Marie-Mai. Et tant pis pour les Marie-Pierre Arthur, Ingrid St-Pierre… Ça n’a pas été une grande année Marie-Mai. Ça ne fait rien, allez, on vote Marie-Mai.

On a aussi voté pour Jean Leloup, remarquez, c’est à nouveau lui l’interprète masculin de l’année. Et c’est son génial spectacle solo Le fantôme de Paradis City qui a obtenu le Félix, rayon auteur-compositeur-interprète. « C’est pour le show solo que j’ai gagné ? », s’est demandé un Leloup en compétition avec lui-même (son génial show orchestral).

Ça lui en aura fait cinq, avec ceux de jeudi dernier, au cumul des catégories artistiques et industrielles. Belle consolation : oui, on peut être audacieux et plébiscité par le milieu ET le grand public. À condition de s’appeler Leloup.

Chanson de l’année, vraiment ?

Irritation, démangeaison ! Ton départ, décrétée chanson de l’année, vraiment ? Ces couplets sur mesure, histoire de cancer pour faire pleurer dans les chaumières, par Marc Dupré ? Meilleure que Rien à faire (Marie-Pierre Arthur), Si tu reviens (Louis-Jean Cormier), Voyageur (Jean Leloup), J’aime les oiseaux (Yann Perreau), Crystel (par Philippe Brach, qui a aussi écrit une chanson autrement forte sur le cancer), sérieusement ?

Malgré tous les efforts de l’ADISQ pour faire entendre ces chansons au plus grand nombre dans les semaines précédant le gala (par la série En route vers l’ADISQ, notamment), on choisit quand même la plus télégraphiée du lot. Et qu’on ne vienne pas me chanter la sempiternelle chanson de la volonté populaire qui a préséance sur tout. Le problème, c’est que les pièces les plus remarquables ne se rendent pas aux gens. Problème de médias, problème de diffusion.

La vague des 2Frères

À preuve : pas moyen de résister à la vague des 2Frères, comprend-on. Un Philémon Cimon, une Laurence Nerbonne ne pouvaient empêcher Nous autres, le disque aux 80 000 exemplaires desdits frérots, d’empocher la statuette dans la catégorie album de l’année — pop. Pas plus que Galaxie et les Soeurs Boulay n’avaient la moindre chance parmi les potentiels groupes de l’année : c’est comme au temps de Mes Aïeux où un Stéphane Archambault s’excusait de gagner automatiquement aux dépens des autres, on n’y peut rien, les 2Frères rallient trop les suffrages, le succès appelant le succès. « Merci à toutes les radios qui ont joué nos tounes… », a résumé l’un des deux frères (ne me demandez pas lequel).

Encore heureux que Safia Nolin — auteure-compositrice-interprète radicalement différente — ait été proclamée révélation de l’année : c’eût été un comble que les 2Frères ratissent là aussi. Jeudi, Safia n’en revenait pas d’avoir le Félix du clip de l’année. Ça lui en fait deux, et rien qu’à la voir dimanche, on comprenait qu’ils en valaient cent. Elle en cherchait ses mots et il lui en est venu un. « Fuck ! Ah non, j’ai dit fuck ! » Spontanéité du bonheur.

Qui perd gagne

On s’entendra sur le Félix de l’album de l’année — folk, attribué aux Soeurs Boulay (qui ont chanté avec Safia, et c’était bien beau les harmonies). Pareillement, on est tous d’accord pour dire que le trophée du spectacle de l’année — interprète, revenait à Plus tard qu’on pense, le pari chanson de Fred Pellerin. Il y a heureusement des artistes pour lesquels la qualité intrinsèque et la visibilité médiatique vont de pair. Et Fred Pellerin a battu Marc Dupré dans la catégorie, comme quoi parfois, une certaine justice prévaut.

Période trouble

Fédérateur et habile comme toujours, l’animateur Louis-José Houde aura relativisé d’emblée ces enjeux, la victoire ou la défaite se valant un peu dans cette « période trouble » où l’ADISQ demande de l’aide aux deux ordres de gouvernement et croit que « 2017 pourrait être l’année fatale ». L’animateur l’a dit : « On perd tout le temps ! », notant qu’un tas d’Olivier lui ont échappé et que Félix Leclerc lui-même, au tout premier gala de l’ADISQ, n’avait pas remporté, dans quatre catégories, les statuettes à son nom. « Il ne faut pas prendre ça personnel. »

Sans doute avons-nous été les grands gagnants de cette soirée où, pour la toute première fois, Plume Latraverse a chanté. Une nouvelle chanson, Vieux os, et un bout d’ancienne. « J’vous r’mercie ben, gala de l’ADISQ/J’ai eu ben du fun à mon lancement d’disque… »
 

Céline et Ginette, là pour René

« Un homme qui a su tracer la voie pour toute une industrie… » Ainsi Louis-José Houde a-t-il lancé le segment du Félix honorifique consacré à feu René Angélil. Tout y était, y compris le pot-pourri des Baronets, avec René Simard, André-Philippe Gagnon et Véronic Dicaire. La présence de Ginette Reno, chantant J’ai besoin d’un ami/Ça va mieux/Je ne suis qu’une chanson, a dignement rappelé que le succès mondial du gérant a bien failli arriver avant que survienne Céline Dion.

Laquelle était sur place, évidemment, pour recevoir le Félix des mains de Ginette, l’ovation conséquente… et retenir ses larmes. « L’un des plus fans des artistes qui ait jamais existé […] René vous aimait et il vous aime encore. » Et Céline de prendre Ferré à témoin. « Avec le temps, va, tout s’en va… »
 
2 commentaires
  • Pierre Beaulieu - Abonné 30 octobre 2016 23 h 39

    Le clou de la soirée

    Céline Dion qui chante "Avec le temps" de Léo Ferré.

  • Michèle Cossette - Abonnée 31 octobre 2016 17 h 30

    Faut rendre à Céline...

    Monsieur Cormier, je sais que vous n'aimez pas Céline, et je ne vous en tiens pas rigueur, car je suis assez d'accord avec vous sur le sentimentalisme de la plupart de ses chansons, sur sa diction, sur ses interprétations conventionnelles (on commence doucement, puis on ouvre les vannes), etc.

    Mais hier soir, il faut le dire, son interprétation d'Avec le temps, de Léo Ferré, m'a jetée par terre. Je n'ai jamais entendu personne chanter cette chanson comme ça, en y mettant cette émotion retenue, cette gravité, cette profondeur... à part Ferré lui-même.

    Chapeau à Céline, cette fois.