La nécessité de l’art en temps de guerre

Abeer Nehme: «Quand je me couche le soir, j’entends parfois des voix, j’imagine les gens, leurs douleurs.»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Abeer Nehme: «Quand je me couche le soir, j’entends parfois des voix, j’imagine les gens, leurs douleurs.»

Qu’en est-il de l’art en temps de guerre dans un territoire où on essaie d’en effacer les traces ? C’est la question lancinante que pose la soirée d’ouverture du 17e Festival du monde arabe en rendant hommage à Palmyre, cette ville syrienne vieille de plus de 2000 ans dont plusieurs ruines antiques furent saccagées par le groupe armé État islamique (EI). « Ce que le groupe EI a détruit à Palmyre restera toujours dans les mémoires », affirme au Devoir la chanteuse libanaise Abeer Nehme, qui sillonne le monde avec sa musique chargée de souvenirs.

De passage à Montréal, aux côtés de l’ensemble montréalais OktoÉcho et des mythiques derviches tourneurs d’Alep, samedi, à la salle Maisonneuve, Abeer Nehme posera une nouvelle pierre à cet édifice culturel fragile qui, à travers le souffle des artistes, tient tête aux plus radicaux. « Le terrorisme et l’extrémisme peuvent détruire des pierres, mais pas les êtres humains. Ils sont comme des graines. Tu en tues un, ils deviendront cent. À la fin de la journée, l’amour et l’éducation gagneront. Si tu vois une pointe de lumière dans le noir, ça va croître comme des étoiles. Les petites étoiles brillent pour nous. »

Musicologue et documentariste, Abeer Nehme voyage partout. Même s’il lui arrive de devoir limiter ses déplacements en zones de guerres, elle essaie de faire porter sa voix le plus loin possible, jusque dans les camps de réfugiés. Elle s’est récemment produite dans un camp à Erbil, dans le Kurdistan irakien : « Presque toute la musique traditionnelle est actuellement dans les camps parce que les gens ont quitté leurs maisons. C’est horrible ! dit-elle. À Erbil, j’ai fait un concert. On était à moins d’une demi-heure des camps du groupe EI. En dépit de cela, 3000 personnes sont venues. On ne pouvait faire le spectacle dans un endroit ouvert parce que l’on craignait l’arrivée de 10 000 personnes ! La laideur ne peut tuer la beauté. »

Abeer Nehme est née dans la guerre et espère ne pas mourir dans le même climat. Samedi soir, elle chantera pour dire que toutes les musiques traditionnelles ont un lien et que les humains sont « un ». Elle interprétera entre autres des chansons traditionnelles et des musiques liturgiques très anciennes, des berceuses, de l’a cappella, des chansons qui traitent de l’immigration, des gens qui quittent leurs maisons sans apporter leurs clefs, sans savoir s’ils reviendront vivants.

Elle en rajoute : « J’irai aussi vers les Arméniens, les Kurdes et le soufisme avec les derviches. Je suis chrétienne, mais je peux aller partout ailleurs. Si je trouve des messages de paix, même dans des religions qui n’ont rien à voir avec mes croyances, je les chante. »

La laideur ne peut tuer la beauté

Comment vivre en tant qu’artiste, alors que la guerre sévit en Syrie et que le Liban a accueilli plus d’un million de réfugiés syriens ? « C’est très dur. Quand je me couche le soir, j’entends parfois des voix, j’imagine les gens, leurs douleurs. Je suis allée dans tous les endroits de Syrie. J’ai vu comment les gens vivaient, j’ai connu des gens qui devaient quitter leurs maisons à la hâte, j’ai rencontré des mères dont les filles ont été kidnappées devant elles. Si les politiciens voulaient la fin de la guerre, ils pourraient l’arrêter en une journée, mais ils ont du pouvoir et en veulent plus. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Abeer Nehme: «Quand je me couche le soir, j’entends parfois des voix, j’imagine les gens, leurs douleurs.»    

Que peut faire un artiste dans ces conditions ? « Ne pas arrêter d’être un artiste. Chacun de nous a une mission. La mienne est de chanter, de dire des choses avec des mélodies, traditionnelles ou pas. Je chante en 25 langues et les gens ne comprennent pas toujours les paroles, mais ils réagissent. Dans la musique, tu peux dire ce que tu veux pour donner un message de paix, d’amour et d’unité. »

Samedi soir, quelques derviches d’Alep vont tournoyer pour répandre également de l’amour. Voici en substance, le témoignage de l’un d’entre eux, Khaled Mawlawi, exilé aux États-Unis depuis un an et demi : « Les derviches de Damas sont restés dans la ville. Quant à ceux d’Alep, il y en a qui sont morts, d’autres se sont enfuis en Turquie, au Liban ou dans d’autres régions de Syrie. Il y en a qui sont encore là. Un d’entre eux n’a pu obtenir de visa pour venir à Montréal. Il est coincé. Il ne peut plus accéder à sa maison et se cache dans un autre endroit. Il est allé au Liban pour sa demande de visa, mais pour voyager, ce n’est pas facile. »

Et lui, Khaled Mawlawi, comment a-t-il vécu la guerre avant son exil ? « Au début de la guerre, c’était tolérable à Alep, mais lorsque c’est devenu intenable, je me suis enfui en Arabie saoudite avant d’aller aux États-Unis. Ma famille est dispersée entre Alep et Damas. Quelques-uns pratiquent toujours notre rituel soufi, mais certains sont plus libres que d’autres. Ça dépend des jours et des régions. »

Divine Palmyre !

Au théâtre Maisonneuve, samedi 29 octobre à 20 h. Abeer Nehme, accompagnée par l’ensemble OktoÉcho. Avec la participation des Derviches tourneurs d’Alep. Renseignements : festivalarabe.com