Le gnawa hors-norme du Trio Nomad’s Land

Guy Pelletier, Saïd Mesnaoui et Bertil Schulrabe
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Guy Pelletier, Saïd Mesnaoui et Bertil Schulrabe

C’est une musique de racines, très ancienne, un brin mystérieuse, spirituelle et religieuse, venue au Maroc par l’Afrique noire. Cette musique gnawa, le Trio Nomad’s Land la porte vers d’autres chemins en lui insufflant délicatement des éléments de jazz et de musiques indiennes, classiques et contemporaines, et en lui ajoutant une quinzaine d’instruments : principalement les percussions de Bertil Schulrabe et les flûtes de Guy Pelletier. Mais à la base, le répertoire est celui de Saïd Mesnaoui, qui fut le premier musicien à faire rayonner ici le gnawa dès les années 1980. Avec ses complices, il lance le premier disque du trio ce jeudi à L’Astral.

« Le gnawa est une tour magnifique qui ne cesse de grandir depuis des siècles, dominant le désert alentour. Le Trio Nomad’s Land ajoute une brique à ce château flottant, arrimant des nuances nouvelles qui ne trahissent pas d’un coma sa noble vieillesse » a écrit en substance et fort justement Damian Nisenson, le directeur artistique de Malasartes, l’étiquette montréalaise qui soutient le premier album du groupe.

Croisement

« C’est une musique que Saïd nous a présentée il y a 27 ou 28 ans », raconte Guy Pelletier. « Pour nous, c’était exotique, et ce qui était drôle, c’est que je jouais dans un beat, pis là je regardais, et des gens dansaient dans un autre beat. J’ai fini par constater que c’était la caractéristique de la musique gnawa que de mélanger des métriques différentes ».

Il y a d’abord le coeur, la pulsion de base qui est lancée par le hajhouj, le luth antique au son de basse, ici porté par Saïd. Et là-dessus, le trio pose ses propres pierres : « Nomad’s Land, c’est le voyage. Tu n’as pas de frontières. Où tu vas, tu peux mélanger ce gnawa », affirme cet ex-Montréalais, installé à Paris, mais qui fait souvent la navette entre les deux villes. Du grand genre marocain, il retient la rythmique et l’esprit général, sans toucher à son caractère religieux. Par sa musique, il ne guérit pas, il soulage, dit-il. Et il porte un regard très critique sur la société.

Laâfou Bali Jana porte sur les disparus : « Jusqu’à maintenant, on les cherche. Ils sont où ? C’est des gens qui sont morts dans l’acide, parce qu’à l’époque d’Hassan II, on les faisait disparaître de cette façon. Il n’y a pas de traces », commente Saïd. Quelques-unes de ses pièces traitent aussi de la guerre, ou plutôt de l’absence de paix, un thème qui lui tient à coeur depuis ses débuts : « On vit dans une époque d’hypocrisie et de guerre. On parle de la paix, mais de quelle paix ? Regarde ce qui se passe en Palestine, en Israël, en Afrique et dans le monde arabe. La paix n’a pas de place et les gens qui aiment faire la paix, on les détruit. La paix n’existe pas parce qu’on ne la veut pas ».

 

Dire des choses

Saïd est un artiste socialement engagé, ajoute Guy : « Mais la musique ne dit pas ça du tout. C’est comme les musiques latino-américaines. Ça peut être très rythmé et ils disent des paroles épouvantables là-dessus. Celles de Saïd ne sont pas épouvantables, mais c’est toujours les mêmes thèmes qui reviennent ». Parce que la situation le commande, laisse-t-il sous-entendre.

Mais le trio occupe toute son importance et la musique, beaucoup d’espace avec ses improvisations et ses interactions : « On a mis tellement d’heures que tout est intégré, ça fait qu’on peut sortir de nos zones de confort », relate Bertil. « Et on explore. Les tablas indiens, la derbouka, les petits métaux de Guy, des petits moustiques qui se promènent dans la musique et après ça, on se fait des duos ».

Le résultat : superbe, avec ses chansons et mélopées ; ses moments de répétitions, de déconstructions et de reconstructions du gnawa, ses improvisations et, surtout, cette forte complicité apparente des trois vieux compères.

À L’Astral, jeudi 20 octobre à 20 h

trionomadsland.com