Tous pour Sylvain

Alex McMahon et Monique Giroux ont assuré la réalisation et la direction artistique du projet. Les voici dans la salle Sylvain-Lelièvre du cégep de Maisonneuve, où l’artiste a enseigné pendant plus de 30 ans.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Alex McMahon et Monique Giroux ont assuré la réalisation et la direction artistique du projet. Les voici dans la salle Sylvain-Lelièvre du cégep de Maisonneuve, où l’artiste a enseigné pendant plus de 30 ans.

« Sais-tu quoi ? Louis-Jean Cormier lève un peu le ton. Le ton de l’injustice. Je commençais à en avoir assez de me buter à une sorte de mur. Trop de gens à qui je parlais de Sylvain Lelièvre et qui faisaient : “Hein ? C’est qui ça ?” Voyons donc ! Sylvain Lelièvre qui est une évidence totale pour moi. Participer à un album de ses chansons qui ne demandaient qu’à être réinventées, c’est un geste. Et du plaisir : il y a de la substance… »

Nous voilà 14 ans après sa mort tellement subite (en avion, faut-il rappeler). Le temps de l’oubli. Quasiment chansonnier d’un autre siècle. Un discret, qui plus est. « C’était tellement pas un gars flamboyant », ajoute Louis-Jean. Ceux qui l’ont entendu, vu, suivi, connu, chérissent l’homme, le pianiste, le professeur, les quelque 300 chansons qui composent l’oeuvre. Mais au-delà ? Malgré les nobles boîtiers — celui des albums rassemblés, celui des premières années retrouvées, ainsi que la « petite anthologie » en 30 titres —, malgré le fort beau Toi l’ami — cent regards sur Sylvain Lelièvre, recueil de témoignages et d’artefacts (paru en 2013, quand même récent), il fallait « l’amener au présent », comme dit Monique Giroux à propos de celui qu’elle appelle son « vieux frère ».

Des alliances

Que revienne à l’animatrice la direction artistique du projet, en étroite collaboration avec la famille Lelièvre, allait de soi : question de transmission. Aller chercher un Alex McMahon à la réalisation était le pas suivant. La mission. « Je ne connaissais presque pas l’oeuvre », avoue-t-il sans gêne. Après immersion, ce constat : « Les chansons de Sylvain avaient tous les ingrédients nécessaires à mon goût pour cuisiner de belles versions. Les bonnes mélodies, les structures inspirées de la chanson française et les arrangements un peu jazzy : le grand amateur de jazz dans le chansonnier. » Catherine Major, qui reprend Venir au monde, va plus loin : « L’aspect classique de ses chansons laisse une grande liberté. » Parfait pour elle. « Le but de reprendre, c’est d’amener ailleurs, sinon ça n’a aucun intérêt. » Ça s’y prêtait, idéalement : Alex a privilégié un coussin de claviers, Moog, synthés, piano électrique Fender Rhodes, orgue Hammond, avec de l’acoustique bien à l’aise dessus, contrebasse, guitare, cordes, grand piano. Nécessaire audace, pour Monique Giroux : « Ma commande, c’était de faire plaisir à Monique [Lelièvre], et laisser les gens créer à partir des chansons de Sylvain. »

Ainsi ont-ils tous eu leur espace de manoeuvre : Alex, Louis-Jean, Catherine, Ariane Moffatt, Emilie-Claire Barlow, Michel Rivard, Bïa, Daniel Lavoie, Isabelle Boulay, les Soeurs Boulay, Yves Duteil, Antoine Gratton, Émile Proulx-Cloutier et… Danielle Oderra, proche amie qui a découvert Sylvain « au printemps de 1963 par la voix de Monique Leyrac » : c’était Les amours anciennes. Pour elle, la place de Sylvain Lelièvre est « dans la cour des grands, Vigneault, Félix, Raymond [Lévesque], tous ceux qui ont donné à la chanson québécoise ses lettres de noblesse et son identité ». Sa relecture de Quand je pense est particulièrement épatante. Alex s’émerveille : « Je suis très heureux que la toune la plus funky soit celle de Danielle Oderra, la doyenne de l’album ! »

Tout réussit, c’est varié et ça se tient. « L’exercice est périlleux, constate Monique Giroux, c’est rarement bon de bout en bout, et je souhaitais vraiment que ça s’écoute comme un album… » Tant d’heureux choix ! Les Soeurs Boulay pour Marie-Hélène, bonheur des harmonies ! Et le grand Émile, qui a « joué » Lettre de Toronto ! Celui-ci rappelle un exercice de sa première année au Conservatoire d’art dramatique, où il fallait aborder une chanson de Sylvain Lelièvre « avec un angle d’acteur, soit en fouillant trois questions essentielles dans le texte : qui chante ? À qui ? Avec quel objectif ? » Il a pareillement approché sa Lettre de Toronto. « J’aurais pu choisir d’être celui qui reçoit la lettre et la lit à voix haute, consterné. J’ai plutôt choisi d’être l’auteur de la lettre, ivre de son enthousiasme béat, et inconscient du mépris qui suinte dans ses propos, mais qui a tout de même besoin de son frère sans oser le lui dire franchement. » C’est bien digne d’un Sylvain Lelièvre : l’exigeant artisanat chansonnier, jusque dans l’interprétation.


Louis-Jean Cormier - À frais virés (partis de zéro)

Salut Sylvain !

Artistes divers, GSI Musique