Réfléchir, mûrir, éclore

Yannick Nézet-Séguin
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Yannick Nézet-Séguin

Glorieuse et très bienvenue ouverture de saison au Métropolitain, jeudi soir. Bienvenue, car l’OSM, qui a entamé son année il y a exactement un mois, a réussi depuis à programmer un peu de tout sauf un concert classique en bonne et due forme. Monsieur Nagano est, certes, pour plusieurs semaines en Amérique du Sud avec son orchestre de Hambourg, mais cela n’a pas à avoir de telles incidences à Montréal ! Nous étions donc sérieusement en manque d’un grand rendez-vous symphonique. Yannick Nézet-Séguin et Hélène Grimaud, dans une Maison symphonique remplie à ras bord, ont largement pourvu au manque.

Le 3e de Bartók fait partie de ma « sainte trinité » des concertos pour piano, avec le 23e de Mozart et le 4e de Beethoven. Tous trois ont en commun un mouvement lent central tombé du ciel. Le fa dièse mineur douloureux d’un Mozart en proie au doute, une homérique joute dans laquelle certains soupçonnent Beethoven d’avoir voulu dépeindre le mythe d’Orphée et, pour Bartók, l’athée, le refuge ultime (juste avant la mort) d’un Adagio religioso.

J’allais à la rencontre de jeudi soir avec une certaine appréhension. En effet, Hélène Grimaud a enregistré en 2004 pour Deutsche Grammophon une version éminemment discutable de ce 3e Concerto de Bartók. À sa décharge, elle y était accompagnée par Pierre Boulez qui, depuis son enregistrement avec Daniel Barenboïm, il y a 40 ans, a prouvé son inaltérable capacité à faire déjouer les pianistes dans ce chef-d’oeuvre, qu’il dirige comme s’il le détestait.

C’est peu dire qu’en 12 ans Hélène Grimaud a entièrement repensé le sujet. Elle ne tombe plus dans l’écueil principal d’une « rachmaninovisation » du mouvement lent. Ce qui était le pire, en 2004, devient ainsi le meilleur en 2016 avec Yannick Nézet-Séguin : une simple prière déjà presque en lévitation (cf. la légèreté de touche). Le passage aviaire est remarquablement ludique, l’épisode hymnique qui suit procède d’un tact remarquable. Ce qui était souligné avec Boulez est effleuré ici et tout chante, la pianiste gagnant une minute sur ce seul mouvement.

Dans les volets 1 et 3, les accents font partie de la trame musicale pour Hélène Grimaud, alors qu’ils sont le ressort même du propos pour des pianistes tels que Kocsis et Bavouzet (ce dernier l’a joué ici, mais Kent Nagano était passé à côté). Martha Argerich, elle, fait la synthèse de tout : moins lapidaire que Kocsis et Bavouzet, moins linéaire que Grimaud, elle se joue de la rythmique comme une diablesse, dans des tempos d’enfer.

Mon goût personnel va vers un exercice plus désincarné, plus péremptoire que ce qu’en fait Hélène Grimaud, qui cherche beaucoup à phraser. Reste aussi que ce concerto est sacrément complexe. Les oreilles averties auront remarqué nombre d’étrangetés dans le Finale, qui n’était pas vraiment en place, avec un flottement intense avant le fugato des cordes et quelques interventions orchestrales étranges. Grimaud et Nézet auront l’occasion de se reprendre, puisqu’ils joueront bientôt ce concerto en tournée en Europe, avec l’Orchestre de Rotterdam.

Assurément, être le témoin d’un tel virage positif dans la perception d’une oeuvre par un artiste fait plaisir à entendre. Je l’avais vécu précédemment au même degré avec Bernard Haitink et la 7e Symphonie de Beethoven dans les années 2000 : le chef avait radicalement changé de point de vue sur la signification de l’allegretto du 2e mouvement.

En fait, la 5e de Mahler par Yannick Nézet-Séguin était le fruit d’un parcours identique, sans doute encore plus impressionnant que le cheminement de Grimaud dans Bartók. Bouche bée devant l’intelligence des atmosphères, la justesse stylistique, l’abondance des détails, les coups d’archet fouillés, je me disais qu’alors qu’un musicien surdoué comme Lorin Maazel avait à peu près tout dit à 40 ans (il a passé les 40 années suivantes à s’admirer le nombril), Yannick Nézet-Séguin commençait véritablement, à 40 ans, à « philosopher en musique ».

Le chef a imprimé à sa 5e de Mahler des atmosphères viennoises subtilement décadentes, avec des passages « féminins » (2e thème) crémeux mais jamais sucrés. Le travail avec l’orchestre fut remarquable de profondeur et le résultat a montré l’éclosion des fruits de ce travail. Quand, il y a dix ans, aurais-je parlé au Métropolitain d’un glorieux pupitre de cors ? Et ils le furent, sous la houlette de Louis-Philippe Marsolais, grandiose soliste dans le 3e mouvement. Yannick Nézet-Séguin l’a fait se tenir debout derrière son pupitre. Mengelberg, jadis, et Riccardo Chailly, à sa suite, placent le cor à côté du 1er violon, ce qui renforce l’effet de dialogue et de pivot sonore. Yannick Nézet-Séguin tentera peut-être cela un jour.

Cette 5e exaltée (quelle coda !) avec un adagietto très juste (9 minutes 35) voyait les bois jouer pavillon haut et éclatant. Cela sentait la préparation minutieuse et très approfondie d’un enregistrement, mais il n’y avait pas de micros.

Peut-être Yannick Nézet-Séguin nous mijote-t-il la chose avec un autre orchestre ? En tous cas, il est prêt !

Grimaud et Nézet-Séguin : passion commune

Bartók : Concerto pour piano no 3. Mahler : Symphonie no 5. Hélène Grimaud (piano), Orchestre métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, jeudi 6 octobre 2016.