Une soirée pour aller aussi loin qu’on veut

Fred Fortin
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Fred Fortin

Pas moyen de me souvenir quand c’était, ma précédente première montréalaise de Fred Fortin en tant que Fred Fortin. Ça se mêle avec Galaxie, Gros Méné. Après tout, on peut dire que Fred est le chef de file — antichef par nature — de toute une tribu de musiciens, d’auteurs-compositeurs, de groupes. L’inspiration d’un tas d’irréductibles qui font de la musique sans obéir à autre chose qu’à leurs envies, dans toutes sortes de permutations et de collaborations.

Un Dany Placard, bel exemple, à la basse pour Laura Sauvage — Vivianne Roy au civil, l’une des trois Hay Babies —, en première partie de Fred en ce jeudi soir au Club Soda. Cette Laura, c’est précisément la marge de liberté de Vivianne, bienvenue et encouragée dans la galaxie Fred Fortin : elle y devient une chanteuse psych-rock garage à son goût, comme si, par une brèche dans le continuum espace-temps (un « worm hole », dans le jargon Star Trek), elle sortait directement du Fillmore West, où elle aurait été à la même affiche que Janis Joplin et le Jefferson Airplane. Et pourquoi pas, si c’est bon à jouer, bon pour planer, bon comme une drogue sans drogue ? Rubberskin, quel trip ! Voilà de l’immersion assumée, la chanson qui donne le ton à l’étrange et hypnotique et envoûtant album Extraordinormal. « Aimez-vous ça les champignons ? lance-t-elle. C’est l’fun les champignons… » On l’aime, elle, plus encore. Du chien en masse, zéro prétention. Sauvage et craquante à la fois, la Laura de Vivianne. La dernière chanson de son set a un titre sans concession : Fucker. C’est ça qui est ça et c’est post-grunge et c’est franchement réjouissant.

À la pause, la première chanson que l’on fait tourner est un classique garage rock des Kinks : All Day and All of the Night. C’est parfait. On reste dans l’ambiance. Brute.

« Ultramarr », point de départ

Et c’est reparti. Une longue intro fourmillant de sons précède Oiseau, première chanson d’Ultramarr, le plus récent album de Fred Fortin, unanimement acclamé : la version du Soda est évidemment une extrapolation, une exacerbation. Jusqu’où peut aller cette chanson qui est déjà sur disque une aventure ? Loin, très loin. Pour Douille, Fred voyage quelque part du côté de Pink Floyd première époque, et ça aussi c’est permis. Sans que ça cesse une seule seconde d’être du Fred Fortin pur jus. C’est la beauté de l’affaire : aller où l’on veut, emprunter à qui l’on veut, ça se peut quand on est à ce point solide sur ses pieds, identité plus qu’enracinée.

Et on n’oublie pas pour autant les refrains qui se chantent ensemble : c’est ce que vient rappeler Madame Rose. Fred voyage mais ne perd pas le nord. Libre, mais structuré. Capable de jouer autant pour lui-même, avec ses chums de musique, et en fonction du public. Coudées franches, sens du plaisir, mais exigence et dépassement en même temps. Arrive Marie-Pierre Arthur, « pas stressée pantoute », comme elle écrivait sur un réseau social, invitée à jouer de la basse pour le bassiste Fred Fortin (qui tient une belle guitare Gibson Firebird). « C’est qui ? » s’écrie Fred, pas peu content. La vérité est qu’instantanément, elle est au diapason de la joie de musique de ce groupe de musiciens.

Jeu de haut niveau, bonne franquette néanmoins : il se passe des choses assez extraordinaires dans les intros, les solos, les séquences instrumentales, mais on est toujours chez Fred, pour ainsi dire dans son camp au Lac. Dans son bois (même s’il y a des éclairages très étudiés et des projections). Dans son univers, capable d’extension à volonté et à l’infini. Là où l’on peut toucher au ciel sans quitter le plancher des vaches. Sans jamais perdre de vue que tout ça, c’est vraiment plaisant. Il faut l’entendre dans Molly, blues amoureux, blues désirant, blues heureux (oui, ça se peut). Avec solo de guitare en plein coeur par le « docteur » Joss Tellier, devant lequel Fred et Olivier Langevin s’agenouillent.

Et ça se poursuit ainsi, dans l’audace et l’euphorie. Dans l’exploration et la communion. Dans la magie des sons et de l’invention, dans la plus totale absence de prétention. C’est tout simplement bon, très très bon. Au point où il me semble que j’en ai assez dit, et que j’ai très envie de recevoir la dernière demi-heure sans rien écrire. Pour jouir pleinement de tout ça, il faut fermer l’ordi. Et vous dire : à la prochaine occasion, accourez. Fred, avec les siens, c’est quand même sur place que ça se passe.