De Larochellière au fin fond de sa vérité

À 50 ans tout juste, Luc De Larochellière regarde à nouveau le monde qui l’entoure, et les chansons qui en parlent, habilement écrites forcément, se veulent « utiles ».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir À 50 ans tout juste, Luc De Larochellière regarde à nouveau le monde qui l’entoure, et les chansons qui en parlent, habilement écrites forcément, se veulent « utiles ».

Ma collection Luc De Larochellière tient dans la main, en l’ouvrant large. Quand je prépare une entrevue, c’est le réflexe : je ressors mes disques de l’artiste. Dans le cas du grand Luc, ça veut dire : tous ses disques. Le premier, Amère America (1988), en cassette 4 pistes. Avec le livret dépliable à l’infini. Remarquable progression, quand on étale les albums.

Il y a le jeune gars fort en thème et en rimes riches, qui aime jouer avec l’ironie, plus qu’un brin cynique. La tendresse entre les brûlots. Et puis d’album en album, ça va plus loin, toisant l’absurde, et puis il y a un passage à vide, un grand trou existentiel. Je résume. On arrive à 2009 et Un toi dans ma tête, où l’homme que Luc est devenus’ouvre plus que jamais : regard jusqu’au fin fond de sa vérité. Rimes riches encore et toujours, mais finie, l’ironie.

Et tout redevient possible. Autrement. Pas tout seul. Il y a l’album heureux du couple, avec Andrea Lindsay : C’est d’l’amour ou c’est comme. Et puis l’expérience grégaire de Sept jours en mai, collaborations et permutations « avec de beaux artistes et de beaux humains », comme dit Luc. La tournée de la belle équipe se poursuit d’ailleurs ces jours-ci, et jusqu’aux Fêtes. Et voilà Autre monde. Dixième album. Où le « rêve américain » d’Amère America est devenu Suicide américain. À 50 ans tout juste, Luc De Larochellière regarde à nouveau le monde qui l’entoure, le monde où nous vivons, et les chansons qui en parlent, habilement écrites forcément, se veulent « utiles ». C’est son mot. À prendre au premier degré. Utiles vraiment.

« Il y a une urgence. Un laisser-aller dans le monde qui rend légitime d’en espérer un meilleur… » Il rit un peu au bout du fil, trouve qu’il donne dans l’évidence, pour ne pas dire dans l’euphémisme. « Me positionner en cynique, quand le cynisme prend tellement de place ? Je ne pourrais plus. J’essaie au contraire d’équilibrer le PH de l’humanité par rapport à ce discours-là. » Les constats sont durs, les mélodies réconfortantes, sur des arrangements pas pesants où les pickings acoustiques et un quatuor à cordes vivent ensemble leur tristesse. C’est mieux à plusieurs, le monde.

Je pense que c’est mon rôle d’artiste, constater, témoigner, dénoncer. Mais aussi donner de l’espoir. Le titre de l’album, c’est “Autre monde”. Dans tous les sens de l’expression “autre monde”.  

 

Des chansons ciblées, mais pas plombées

Il n’évite rien, le Luc d’aujourd’hui, ni dans le propos, ni dans la manière. Chaque chanson compte, il y en avait une quarantaine au départ, le tri a désigné tout naturellement les plus ciblées. Naître personne « est née de la crise des migrants », Suicide américain additionne des tas de doigts sur des tas de gâchettes : « Aux armes les instituteurs, les écoliers, les écolières/Les profs de gym et les bonnes soeurs, les concierges et les cuisinières/Aux armes les adolescents qui voient tout en noir ou bien tout blanc/Tous arme en main pour le suicide américain ».

La liste est longue, il y a beaucoup de couplets. « C’est le détournement d’un rêve, commente Luc. Au départ, la Constitution américaine est un extraordinaire rêve, une grande convention commune. Mais le second amendement a pris la valeur d’un des Dix commandements de la Bible, poussant l’aberration jusqu’à laisser des enfants mourir. C’est un procédé suicidaire, pour une civilisation. »

Où va le monde, sinon à sa perte ? « Je pense que c’est mon rôle d’artiste, constater, témoigner, dénoncer. Mais aussi donner de l’espoir. Le titre de l’album, c’est Autre monde. Dans tous les sens de l’expression « autre monde ». »

Je pense que c’est mon rôle d’artiste, constater, témoigner, dénoncer. Mais aussi donner de l’espoir. Le titre de l’album, c’est “Autre monde”. Dans tous les sens de l’expression “autre monde”.  

 

C’est à la fois le monde merveilleux dont on lui parlait, enfant, et c’est le monde adulte « comme un jardin de décombres/sous des regards indifférents », ce sont les mondes parallèles où l’on s’enfuit « loin des vérités qui plombent/bien trop cruelles, pas virtuelles ».

Et c’est L’avenir du monde : « L’avenir du monde est dans ton ventre/Est dans le ventre d’une femme/Comme celles-là qu’on délaisse/Qui aux yeux de certains/Ne valent jamais un homme/L’avenir du monde est dans ton ventre ». L’album est dédié aux deux enfants de Luc, celle de 21 ans et le bébé tout récent, « de même qu’à toutes ces femmes qui travaillent en ce moment à nous fabriquer un autre monde ».


Conversation intime

Il a fallu beaucoup, beaucoup de délicatesse dans la forme, pour que ces chansons sans filtre fassent leur effet sans qu’on se défasse en les écoutant. « La musique a cette magie, heureusement… » Magie et bonne décision : confier la réalisation et les arrangements à Philippe Brault. Luc s’empresse de préciser : « Ce n’est pas un désaveu de Marc Pérusse [fidèle complice depuis le début] : j’étais rendu là. J’avais besoin d’un autre monde de musique, aussi. »

Avec Brault, tout s’est bâti autour de Luc. Un monde créé à partir de ses pistes guitare-voix. « J’ai tout enregistré en une journée et demie, et Philippe est parti avec ça. Il m’envoyait ce qu’il faisait, et j’ai tout aimé. Je pense qu’on avait le même disque dans la tête. »

La voix très en avant, sans effets. Et une fine dentelle d’instrumentation en soutien. « C’est très orchestré au bout du compte, mais je voulais une proximité : le chanteur qui te parle à l’oreille. » Une conversation intime pour se parler du monde tel qu’il est et tel qu’on le voudrait. « Je pense que j’ai vraiment voulu toucher les gens. J’espère que ce sera le cas. Si je ne croyais pas avoir un peu réussi ça, je n’aurais pas sorti l’album. » L’espoir du monde, c’est aussi l’espoir de ne pas chanter tout seul.


Luc De Larochellière - Un autre monde

Autre monde

Luc de Larochellière, Victoire


 
1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 8 octobre 2016 09 h 59

    Ah , quel doux et inaltérable souvenir !


    À ses tout début , au Nouveau - Brunswick , seul sur scène ,

    avec sa guitare , pleins de chandelles , à chanter sa poésie

    pondérée et clairvoyante !

    Que de mercis à toi, Luc De Larochellière !

    Le Petit Prince a dit : " C'est véritablement utile puisque c'est joli. "