Eisenstein, version exaltée

«Le cuirassé Potemkine»
Photo: TFO «Le cuirassé Potemkine»

C’est une soirée hors du commun qu’a vécue, mercredi soir, un public différent de l’auditoire habituel de l’OSM. Des cinéphiles se mêlaient en nombre aux mélomanes et ils avaient raison d’être là. On a beau connaître Le cuirassé Potemkine de Sergeï Eisenstein, revoir ce chef-d’oeuvre illustré à pleine puissance par un orchestre est une expérience inoubliable.

Il y a un an, Timothy Brock dirigeait ici Les temps modernes de Chaplin. La question de la musique pour Potemkine est plus complexe — au moins autant que la saga des différentes moutures du film, plus ou moins coupé, voire réorganisé.

La version qui fait référence, sur le plan cinématographique, est celle dite de Berlin (2005), une restauration de la Fondation de la cinémathèque allemande. C’est elle qui a été projetée.

Il y a, de facto, un lien étroit entre l’Allemagne et Potemkine, puisque c’est une compagnie allemande, liée au Parti communiste, qui en assura la diffusion mondiale et réalisa entre 1926 et 1930 divers montages, tous altérés par les coupures de la censure allemande. C’est en Allemagne que l’Autrichien Edmund Meisel, compositeur de musiques de film en vue (il est mort en 1930, à 36 ans) fut sollicité pour écrire celle du film d’Eisenstein.

Contrairement à ce que laisse entendre la notice distribuée par l’OSM, la musique, qui y est qualifiée de « musique originale » du film, n’est pas vraiment le « fruit du travail de Meisel et du réalisateur ». Dans les faits, il n’y a pas non plus de « musique originale », car historiquement, comme Eisenstein fut prêt au tout dernier moment, les premières projections en URSS (janvier 1926) étaient accompagnées par un pot-pourri de musiques de Beethoven, Tchaïkovski et Litolff !

Meisel, pressé par le distributeur du film, dut écrire une musique en « 12 jours et 12 nuits ». Il ne put donc pas « travailler » avec Eisenstein, qu’il mit devant le fait accompli. La collaboration ne fut réelle et étroite que pour le 5e tableau, la scène des machineries et de la rencontre avec l’escadrille. C’est la plus spectaculaire et efficace du film. Dire que Meisel a composé cela en 1926, un an avant la fonderie d’acier de Mossolov !

Le cuirassé Potemkine a longtemps été connu dans sa version « resoviétisée » de 1975 par les studios Mosfilm à Moscou, version de 74 minutes qui l’a lié à des musiques de Chostakovitch. Des extraits des Symphonies nos 4, 5, 8, 10 et 11 ont été employés à cet effet, chose d’autant plus logique que la 11e Symphonie s’intitule « L’année 1905 » et dépeint la répression de janvier à Saint-Pétersbourg, alors que les événements d’Odessa, que relate Eisenstein, ont eu lieu en juin.

La version du film qui fait désormais autorité est donc la restauration de Berlin de 2005 (70 minutes). Le but est de reconstituer un film proche de ce qu’il était en URSS avant le passage de la censure allemande, mais il manquerait apparemment encore quelques scènes. Cette version de 2005 comporte une étrange coquetterie : la colorisation rouge du drapeau hissé par les marins rebelles. Ce drapeau est totalement blanc chez Eisenstein, ce qui fait sens puisqu’en Russie le blanc avait, historiquement, une symbolique de liberté et d’indépendance. La musique de Meisel, écrite pour des moutures ultérieures coupées, a donc dû être éditée et travaillée par Helmut Imig pour coller à cette restauration. C’est ce travail remarquable qui nous a été présenté.

Timothy Brock nous a convaincus que la musique de Meisel est le bon choix. Même s’il est symboliquement intéressant de voir réunis Eisenstein et Chostakovitch, Meisel a composé avec acharnement une musique qui colle vraiment au film.

Edmund Meisel n’est pas un génie, mais c’est un homme de grand métier. Son principe est un peu du genre « enfoncez-vous ça dans le crâne ». Il réutilise des motifs à l’envi. Dès qu’une révolte fermente dans l’esprit des marins, des bribes de Marseillaise font surface. Surprise majeure : l’arrivée du cuirassé à Odessa est ponctuée chez Meisel, en 1926, d’une orchestration du chant de deuil révolutionnaire Vy shertvoju pali (« Vous êtes tombés au combat »), celui-là même repris en 1957 par Chostakovitch dans le 3e mouvement, « Mémoire éternelle », de sa 11e Symphonie, « L’année 1905 ». Chostakovitch a-t-il eu par hasard la même idée ou avait-il connaissance du travail de Meisel et, par ricochet, ainsi rendu hommage à Eisenstein, lorsqu’il aborda le même sujet (la révolution de 1905) ?

Edmund Meisel est vraiment entré dans l’esprit et les conceptions esthétiques d’Eisenstein. La récurrence inlassable de thèmes simples et identifiables est propre à « labourer le psychisme du spectateur », comme le voulait le réalisateur. La musique de la scène de l’escalier n’est pas loin du Chostakovitch des 7e et 8e Symphonies, et celle de la scène finale ne cède pas grand-chose à la bataille sur la glace d’Alexandre Nevsky de Prokofiev. Les percussionnistes s’en sont donné à coeur joie.

Merci à l’OSM de s’être donné à fond, parce qu’accompagner un film est souvent ingrat. Quant à Timothy Brock, on espère le revoir la saison prochaine avec un autre projet du même ordre.

Un classique du cinéma : Le cuirassé Potemkine

Film de Sergeï Eisenstein (1925). Musique d’Edmund Meisel. Orchestre symphonique de Montréal, Timothy Brock. Maison symphonique de Montréal, 5 octobre 2016.

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