La métamorphose d’Angel Olsen

Le dernier album d’Angel Olsen (ici, au festival Coachella, en 2015) a reçu un accueil critique unanime.
Photo: Matt Cowan Getty/Agence France-Presse Le dernier album d’Angel Olsen (ici, au festival Coachella, en 2015) a reçu un accueil critique unanime.

Les astres sont parfaitement alignés ce soir pour POP Montréal, qui présente le concert de la sensation musicale anglo-saxonne de cette toute jeune rentrée musicale : l’auteure, compositrice et interprète Angel Olsen. L’Américaine signe My Woman, troisième album de chanson rock enchanteresse unanimement applaudi par la critique et un public qui grossit à vue d’oeil. Oui, c’est si bon que ça, mais « non, ce n’est pas un disque de pop, je ne comprends pas pourquoi les gens font une fixation là-dessus », s’enflamme gentiment l’intéressée.

De son propre aveu, après dix concerts de cette nouvelle tournée et, surtout, près d’une centaine d’entrevues accordées pour la sortie de ce troisième album (sur étiquette Jagjagwar), Angel Olsen est déjà exténuée. Et pourtant, au bout du fil, l’artiste répond à nos questions avec une verve et un aplomb réjouissants. Un vrai moulin à paroles, un grand livre ouvert que cette musicienne de 29 ans, justement une lectrice passionnée : « Ça me fait toujours drôle lorsque des journalistes me demandent ce que je pense de ceci ou de cela ; je me sens comme un dieu de devoir révéler quels sont mes auteurs préférés. »

Olsen n’apparaît pas soudainement sur le radar musical : originaire de St. Louis, c’est à Chicago qu’elle développe sa plume et son talent d’instrumentiste, accompagnant sur scène, durant quelques années, Will Oldham (Bonnie « Prince » Billy) et lançant un premier album enraciné dans le folk et le country, Half Way Home, paru en 2012. Deux ans plus tard, elle en met plein les oreilles aux critiques avec Burn Your Fire for No Witness, disque animé par la chanson folk tempérée des premières chansons de Cohen (superbe White Fire) et un country-rock dégourdi et bruyant (Forgiven/Forgotten).

Sur My Woman, Olsen est complètement ailleurs. La rupture stylistique s’affirme dès Intern, qui ouvre l’album. La musicienne, autrefois reconnue pour ses racines americana et ses fragiles chansons folk, se paie même notre gueule en accompagnant sa voix de simples arrangements de synthétiseurs.
 

Photo: Amanda Marsalis «Pas besoin de devoir enfermer tout le monde dans une case», affirme Angel Olsen.

« C’est drôle, tu ne trouves pas ? En vérité, je voyais ça plutôt comme une mise en garde concernant l’art de faire de la musique, en général. » Ne tenez personne pour acquis, n’enfermez pas les artistes dans de petites cases. « Mais, pour moi, cette chanson est aussi à propos de l’importance de savoir rire de moi-même, en tant qu’individu placé sous les projecteurs, ajoute-t-elle en ricanant. À cause de ça, je croyais que ce serait amusant de la mettre au début de l’album pour prendre les gens par surprise. »

Esthétiquement, c’est une autre Angel Olsen que nous révèle ce disque aux relents de chanson rock classique à Fleetwood Mac ou vieux Bangles. Sur le plan des textes et des thèmes — poésie sanguine, mots suspendus aux aléas des relations personnelles et amoureuses — nous ne sommes pas tout à fait éloignés de ses précédents albums, mais les nouveaux habits de la musicienne semblent plus légers. Ça s’entend dans les guitares lustrées, dans sa voix surtout, qui n’a jamais résonné avec autant de clarté, son chant à fleur de peau ne se cache plus comme autrefois derrière des effets de studio et de micros vintage.

« C’était ma première expérience à travailler sur le mix d’un album et je craignais de mettre ma voix trop à l’avant et ainsi de taire l’orchestre, explique Angel. Ça m’a pris du temps avant de trouver le juste milieu, et je suis heureuse du résultat, surtout qu’on a enregistré essentiellement live en studio. » Olsen a également fait des choix judicieux en tant que réalisatrice, bénéficiant du soutien et des conseils du réalisateur Justin Raisen, « un gars qui vient de la pop, qui a travaillé avec de gros noms de la pop et qui nous apportait donc un point de vue différent ».
 

À l’écouter parler avec tant de passion, de vivacité et de répartie, on a soudainement le sentiment d’enfin découvrir la vraie personnalité de la musicienne sur son nouvel album. Comme si de s’être éloignée d’un pas ou deux de ses références country-folk lui permettait de se révéler au naturel et d’explorer d’autres manières d’écrire, quitte à se surprendre elle-même. Il n’y avait rien de prévu dans cette évolution, dit Olsen.

« Lorsque j’écris, je ne sais jamais si tout ce matériel finira par avoir un sens, une direction générale — d’ailleurs, je n’aime pas vraiment les albums-concepts, des disques qui explorent le même thème. Disons alors que le concept s’installe par défaut. Ici, le concept serait celui de prendre un projet et de le mener moi-même à terme, comme je l’entends. »

Et c’est ainsi qu’elle lève le voile sur le sens du titre My Woman, qui a fait couler beaucoup d’encre par les significations qu’on lui prêtait. « Il a été mal compris, croit-elle. Comme si, parce que je suis une femme, on cherchait dans mes textes toutes sortes de connotations. C’est sûr que c’est difficile de parler de féminisme dans une chanson — je veux dire, je veux bien en parler, du féminisme, d’accord. Mais c’est aussi correct de simplement écrire du point de vue d’une personne ordinaire. Pas besoin de devoir enfermer tout le monde dans une case en fonction du sexe ou de la race, disons. »

« Ceux qui connaissent mon travail savent que mes titres d’album sont tirés de bouts de phrases de mes textes. Or j’ai une chanson qui s’intitule Woman, une des affirmations les plus audacieuses de l’album. » Magnifique chanson d’amour voué à l’échec, où elle chante : I dare you to understand/What makes me a woman… « L’affirmation dans la chanson est forte, mais le titre de l’album n’est pas une référence à propos des femmes. C’est plutôt l’envie de dire : ce disque-là, je le fais moi-même, comme je le veux. »


Photo: Amanda Marsalis «Pas besoin de devoir enfermer tout le monde dans une case», affirme Angel Olsen.