Lisa LeBlanc, libre jusqu’à Motörhead

Une musique plus abrasive, « classic rock », pour le nouvel album «Why You Wanna Leave, Runaway Queen ?» de Lisa LeBlanc
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Une musique plus abrasive, « classic rock », pour le nouvel album «Why You Wanna Leave, Runaway Queen ?» de Lisa LeBlanc

Pas arrivée, Lisa LeBlanc ? Le patron du café me dit que oui, mais qu’elle est « cachée ». La grande table derrière les toilettes, tout au fond. C’est la même Lisa LeBlanc que la fois d’avant, au même café, mais on était assis n’importe où, notre jasette sans ancre, à la dérive dans la mer d’écrans d’ordis. La retrouver ainsi à l’écart, hors de vue, par choix, ça parle. Ça chante, même, un blues au banjo. Ça chante I Ain’t Perfect, Babe, la dernière chanson du nouvel album. « Twenty-five years old and wishing I was 30 / Just to feel better in my own skin / The grass is greener on the other side / I’ve been lonesome for some time. »

Première impression. Un certain isolement. Une certaine distance. Abolie en une nanoseconde, évidemment. Elle lève les yeux, deux jets d’intense lumière me font grésiller la peau du visage, le sourire fait fondre le reste. Elle bondit, me tend un exemplaire du vrai de vrai disque (essai routier en copie gravée jusque-là). « J’ai eu ma boîte d’albums hier. J’étais tellement emotional, j’en ai braillé. T’as vu ma photo sur Facebook, c’était pas du fake ! » Elle ajoute : « Je pensais que j’y arriverais pas. Si j’avais pas eu un deadline, je serais pas en train de te parler, y aurait pas de tounes. Le plus gros défi, c’étaient pas les attentes du monde par rapport au premier album, même si obviously tu y penses. Le vrai travail, c’était de m’accepter, vivre avec mes attentes à moi, par rapport à moi. Arrêter de trouver que tout est poche. Fallait que ça soit exactly comme je voulais. Je me suis parlé beaucoup. »

Elle rit très, très fort, des têtes se tournent, c’est raté pour la cachette. « Je peux dire que pour moi, c’est un accomplissement incroyable. J’suis capable d’écouter l’album et faire : yes ! Un méchant gros yes, cher ! YES ! » Le café en tremble jusqu’à la porte d’entrée. Elle raconte : « J’ai arrêté de tourner en septembre, après je suis partie deux mois dans le sud des States, c’était awesome. Mais quand je suis revenue, c’était weird. OK, les trois premiers jours, tu te reposes, t’es ben dans tes affaires, mais après ? Je me sentais unemployed, et j’avais un album de tounes à écrire. Depuis que j’ai 19 ans que je suis sur la go. Moi, me lever le matin, oh yeah, aujourd’hui j’écris ? Je voulais juste décrisser. »

Des départs, encore des départs

Elle est restée. En se demandant précisément pourquoi elle voulait tout le temps partir. L’album ne s’intitule pas Why You Wanna Leave, Runaway Queen ? pour rien. Même créé « séparément, toune par toune, sans ligne directrice décidée d’avance », tout l’album parle de départs. Fuites et renvois, variantes extrêmes. Il y a la fille dans City Slickers and Country Boys qui a urgemment besoin de quitter la place : « Someone get me outta here / Before I go crazy ». Il y a le gars qui rompt si vite que la fille a tout juste le temps de lui hurler ses quatre vérités (Could You Wait ‘Til I’ve Had My Coffee ?). Il y a la fille qui écrit une chanson pour dire à son amie de fille de lâcher le gars qui la fait souffrir (Dump the Guy ASAP, sur fond de musique hawaïenne). Il y a le gars qui s’est sauvé avec le « char » de la fille (Ti-gars). Il y a la fille indécise qui voudrait bien que le gars se décide (« Take your time / But make it quick / Either pack your bags / Or settle in »). Il y a le gars qui « est resté une miette de trop » dans Eh cher (You’ve Overstayed Your Welcome). Il y a la fille esseulée même en couple, dans la magnifique ballade blues Why Does It Feel So Lonely (When You Are Around) ?

« C’est quand même du storytelling, précise-t-elle. Ça m’est pas tout arrivé ! Ce qui est cool avec les chansons, c’est que tu peux ajouter de la fiction; ton histoire à toi, c’est le point de départ. Mais c’est sûr que je suis pas mal extrême dans mes relations. Écrire l’album, ç’a été ma façon de comprendre, figure myself out. Mais j’ai demandé de l’aide, aussi. J’ai consulté un thérapeute, et c’était great. J’ai réussi à pas partir de chez nous et à faire les chansons. Je suis comme tout le monde, je veux m’accepter et être bien, basically. »

En anglais, à prendre ou à laisser

S’accepter, ça voulait dire aussi vivre avec un album presque tout en anglais, « parce que les tounes sont sorties en anglais », comme celles du minialbum de 2014, quitte à déplaire aux 100 000 acheteurs du premier album, l’éponyme tant célébré. « You know what ? Je me suis pas vraiment posé la question. Je revenais des States, de l’Ouest canadien, je pensais en anglais, that’s that. De toute façon, t’as pas de contrôle sur ce qui va marcher ou pas. La seule affaire que tu contrôles, c’est ton propre niveau de satisfaction. C’est à prendre ou à laisser. Tu pars ou tu restes. »

La musique, plus abrasive exprès, plus « classic rock » exprès aussi, oblige très vite l’auditeur à choisir son camp : cette Lisa plus extrême, tu la suis ou pas. « J’aime mieux ça quand le char fait des willies en partant. C’est comme un avertissement : si tu peux pas handler la première chanson, ça se peut que le reste de l’album tu trippes pas. C’est ma façon de pas m’excuser d’être moi. »

Ça va jusqu’à une reprise d’Ace of Spades, de Motörhead. Et vive feu Lemmy ! « Ça fait trois ans qu’on la fait en show. Avec deux sortes de réactions. Du monde qui te regarde drôle, et ceux qui connaissent Motörhead et qui trippent. J’ai tellement été métal quand j’étais ado, ça fait partie de moi. En tournée, on écoute du Iron Maiden, du Pantera, du Metallica. C’est juste le fun. J’assume ça aussi. Finalement, c’est ça mon album. Si le monde l’aime pas, c’est correct. Si le monde l’aime, ça va me rendre super heureuse. Mais ce qui est sûr, c’est que ça me représente complètement. J’assume tout ! » Y compris la petite conversation avec le type qui a fait irruption à notre table cachée pour lui parler, l’ayant entendue rire de son rire extrême.


Lisa LeBlanc - City Slickers and Country Boys

3 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 24 septembre 2016 09 h 32

    " C'est ma façon de pas m'excuser d'être moi . " ( Lisa )


    " Je voudrais être un artiste . . . " pour que TU fasses ma 'critique' ,

    Sylvain Cormier ! Ton regard perçant , pétillant, vivant comme Lisa LeBlanc ,

    rencontré à Fredericton au Nouveau-Brunswick , le temps de lui dire qu'elle

    me fait penser à Janis Joplin !

  • Benoît Poulin - Inscrit 24 septembre 2016 11 h 16

    Usage de la langue dans la chanson

    Quand madame Leblanc chante en anglais se sert-elle d'autant de mots français qu'elle se sert de mots anglais en français, ou préfère-t-elle alors une langue plus pure et plus compréhensible?

    • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 24 septembre 2016 16 h 55


      À monsieur Benoît Paulin , ( nom de famille Acadienne ) :

      " (Mes sonnets ) perdraient de leur charme à être expliqués . "

      Nerval ( 1808 - 1896 ) Sans rancune , aucune !