Colin Stetson vit sa transfiguration symphonique

Colin Stetson en 2011, à Rennes
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse Colin Stetson en 2011, à Rennes

Grande première montréalaise à la salle de la Fédération Ukrainienne ce soir, gracieuseté de POP Montréal : Colin Stetson et son ensemble d’une douzaine d’instrumentistes reproduiront sur scène la puissante Symphonie no 3 du compositeur polonais Henryk Gorecki, que le saxophoniste montréalais a enregistrée et lancée au printemps dernier, une oeuvre déjà jouée à New York, en Allemagne et, tout récemment, à Amsterdam.

« Celle-là fut notre meilleure performance à ce jour », ce qui augure bien pour ce soir, nous assure Stetson. « Il y a quelque chose d’unique à cette oeuvre, mais en même temps, elle est si universellement appréciée par un si large éventail de mélomanes », s’étonne encore Colin Stetson, joint pendant ses courtes vacances au Vermont.

« La densité qui émane de cette symphonie, sa simplicité presque mathématique sur le plan de la structure et de l’équilibre au niveau des contrepoints…. Malgré tout, cette oeuvre réussit à évoquer quelque chose de viscéral, une émotion humaine universelle. C’est une oeuvre qui parvient à puiser dans les recoins les plus sombres de nous-mêmes pour en extraire la lumière, comme une sorte de catharsis », dit-il à propos de cette oeuvre qu’il a découverte à l’âge de 19 ans et qui fut pour lui une « passerelle » vers le répertoire des compositeurs minimalistes tels qu’Arvo Part, Gavin Bryars et Steve Reich.

Oeuvre de transition

Fascinant destin que celui de Symphonie no 3 du compositeur contemporain Gorecki, dite Symphonie des chants plaintifs. Écrite en 1976 et créée une première fois l’année suivante, elle marque la transition du compositeur avant-gardiste vers une musique tonale, plus accessible que ses précédentes oeuvres. Peu remarquée à sa création, elle connaît 15 ans plus tard un succès populaire phénoménal grâce à l’enregistrement de la London Sinfonietta (dirigé par David Zinman) édité par l’étiquette Nonesuch, enregistrement qui avait même atteint la sixième position du palmarès des ventes d’albums en Grande-Bretagne.

C’est dire l’attrait presque mystique qu’on porte à l’oeuvre, transfigurée — mais jamais dénaturée — par l’atypique ensemble constitué autour de Stetson : batteries, guitares électriques, cuivres, le violon de son amie Sarah Neufeld (comme Stetson, collaboratrice d’Arcade Fire) et la voix de soprano de sa soeur Megan, « tous des musiciens avec qui je joue depuis plusieurs années », certains depuis l’école secondaire. « Je crois que j’ai les idées et les pulsions musicales à cause des gens que je côtoie et avec qui je travaille depuis tout ce temps. »

Colin Stetson caressait le rêve de réinterpréter cette symphonie depuis longtemps ; il a mis de l’ordre dans sa tête, trié tous les projets inaccomplis et s’est mis à la tâche. En haut de la liste : la Symphonie des chants plaintifs.

« Au fil des ans, j’ai réalisé que j’avais les outils nécessaires pour amener l’oeuvre ailleurs, sur le plan des textures, de la sonorité, de la dynamique. L’interpréter d’une telle manière qu’il n’est pas possible de faire avec un orchestre de cordes. » Une réussite sur toute la ligne, qui nous remue de la première à la dernière note.

Vision unique

Les orchestrations y sont évidemment radicalement différentes, permettant ainsi l’expression d’une vision aussi personnelle qu’unique de cette symphonie, mais Colin Stetson assure que la partition est scrupuleusement respectée. À un détail près : la coda du troisième mouvement, absente.

« C’est la plus grande différence avec la partition originale, explique-t-il. De la manière qu’on la joue, avec ce genre d’orchestration et en lien avec la forme narrative de l’oeuvre, je sentais que tout était dit avant la coda. Lorsque j’écoute les enregistrements classiques, la coda ça marche ; adaptée pour mon orchestre, jouer le thème à nouveau à la fin me paraît redondant. Le voyage est déjà terminé, il n’y a pas de nouvelle information à tirer de cette nouvelle coda. »

Plusieurs ont prêté diverses significations à cette oeuvre pesante, plaintive et envoûtante, notamment une allégorie autour de l’horreur du génocide juif durant la Seconde Guerre.

« Ma soeur et moi avons fait beaucoup de recherches sur les intentions de Gorecki, éclaire Stetson. Ma soeur, surtout, qui a étudié la langue [le livret est écrit en polonais] et s’est plongée dans l’histoire. Elle s’est surtout attachée au thème fondamental de l’oeuvre : la relation entre la mère et l’enfant, et la perte de celle-ci. »

« Cette vision que défendait le compositeur est restée en nous. On avait ça en tête avant la relation qu’on peut en faire avec climat politique ambiant. Le lien mère-enfant est l’essence de l’oeuvre, alors que la conjecture politique n’est qu’une lecture en surface. Or, aussi longtemps qu’on aura ces images de la réalité de la guerre, de ces enfants qui naissent dans ces conditions et qui sont retirés de leur famille, par la mort ou dans d’autres circonstances liées à des conflits, chaque fois que cette oeuvre sera jouée, on aura l’idée de la guerre en tête. Je ne la conçois pas en ces termes, mais je reconnais que l’oeuvre aura toujours cette résonance. »


Angel Olsen - Sister