Embellie sur Aïda

Olesya Petrova (Amnéris) lors des répétitions d’Aïda
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Olesya Petrova (Amnéris) lors des répétitions d’Aïda

Le spectacle d’Aïda à l’Opéra de Montréal a pour cadre les décors et costumes maison, créés par Claude Girard et Bernard Uzan en 1994 et utilisés également en 2001 et 2006. Il n’y a pas de problème à cette reprise, car la scénographie juste, adéquate et esthétique — bref très réussie — n’a pas vieilli.

Ce qui change d’une fois à l’autre, ce sont les chanteurs, le chef et le spectacle qui anime ce beau cadre (je suis un fan de la statue de Bastet, à gauche de la scène au Ier acte). Le millésime 2016, confié à François Racine, avec des chorégraphies de Noëlle-Émilie Desbiens et des éclairages d’Éric W. Champoux, surpasse en tous points celui de 2006. Les chorégraphies, classiques, sont parfaitement en situation, les éclairages, d’une belle chaleur, sont évocateurs, par exemple dans la lente extinction de la scène au tombeau.

François Racine réussit là où Brian Deedrick avait échoué en 2006. Deedrick avait géré un spectacle, mais sans faire exister les personnages. À l’inverse, Racine mise sur les personnages et assure très honorablement les scènes de foules. Sur le plan dramatique et musical, la principale caractéristique de ce travail est le regard juste et nuancé porté sur le personnage d’Amnéris, la fille du pharaon, traditionnelle « méchante » de l’histoire.

La chanteuse Olesya Petrova, le chef Paul Nadler et François Racine s’entendent pour ne pas en faire une harpie, mais une femme profondément amoureuse de Radamès. Ce dernier n’est pas un trophée pour elle ; c’est « son homme » et elle ne parvient pas à comprendre le manque de réciprocité, encore moins après la trahison involontaire de Radamès, puisque ce dernier aurait toute raison d’en vouloir à Aïda de l’avoir piégé. Les derniers mots de l’opéra sont pour Amnéris, qui invoque la paix. Impossible de ne pas penser au message de la Missa solemnis de Beethoven : c’est une aspiration à la « paix intérieure et extérieure ».

Pour le reste, le spectacle n’est en rien un monument de théâtre charnel brûlant, car les protagonistes principaux ne sont vraiment pas de grands acteurs. Pragmatiquement, dans les moments vocaux importants, François Racine les aligne au devant de la scène. On aurait aimé plus de variation dans les postures, mais j’imagine qu’Aïda ne voulait pas chanter la nostalgie de sa patrie assise sur les marches du temple.

Encadré musicalement par le solide routier Paul Nadler et des choeurs efficaces, quoiqu’en effectif minimal pour un tel péplum, la distribution ne laissera pas de souvenirs impérissables.

La grande révélation du spectacle est, dans le court rôle de la prêtresse, Myriam Leblanc, stagiaire de l’Atelier lyrique. Depuis l’époque d’Étienne Dupuis et Mireille Lebel (et Michèle Losier, Phillip Addis, Frédéric Antoun) on n’a pas entendu début plus prometteur sur cette scène. S’il monte Carmen, l’OdM n’a pas à chercher loin sa Micaëla idéale !

Dans les rôles majeurs, c’est le Ramphis de Phillip Ens qui se rapproche le plus d’une distribution « idéale ». Excellente chanteuse, Olesya Petrova manque de graves pour le rôle d’Amnéris. Curieusement, à cette Amnéris claire s’oppose une Aïda plutôt sombre. Anna Markarova se signale par des couleurs couvertes, très russes, et quelques difficultés dans les aigus filés. Ce qui manque à ceux qui incarnent Aïda, Radamès et le roi d’Égypte, c’est la ligne de chant, et, de manière générale, le style.

Chanev en Radamès est irrégulier : vaillant, mais fruste, parfois vulgaire (cf. le « gueulando » de la fin de Celeste Aida). Gregory Dahl (Amonasro), chanteur solide et d’un calibre supérieur, a paru, samedi, assez fatigué.

Bref, un beau spectacle, très agréable, avec une distribution un peu légère. Mais distribuer Aïda avec le budget de l’OdM demande des trésors d’imagination, des paris et un sérieux coup de chance. Disons que l’institution n’a pas trouvé de perle rare. La plus intéressante est en son sein et devra être cultivée avec soin et attention.

Opéra de Montréal

Aïda, opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi (1871). Anna Markarova (Aïda), Kamen Chanev (Radamès), Olesya Petrova (Amnéris), Gregory Dahl (Amonasro), Phillip Ens (Ramfis), Anatoli Sivko (roi d’Égypte), Myriam Leblanc (prêtresse), Keven Geddes (messager). Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre métropolitain, Paul Nadler. Décors : Claude Girard et Bernard Uzan. Costumes : Claude Girard. Mise en scène : François Racine. Chorégraphie : Noëlle-Émilie Desbiens. Éclairages : Éric W. Champoux. Salle Wilfrid-Pelletier, samedi 17 septembre 2016. Reprises mardi, jeudi et samedi.