La leçon du Maître

Qu’est-ce qui fait toujours courir John Cale à 75 ans ? «Well, it keeps me off the streets, pour commencer !»
Photo: David Reich Qu’est-ce qui fait toujours courir John Cale à 75 ans ? «Well, it keeps me off the streets, pour commencer !»

Le festival Pop Montréal déroulera cette semaine le proverbial tapis rouge pour l’un des plus brillants innovateurs que le rock ait connus, John Cale. Après presque une décennie sans projet solo, il est réapparu avec un disque en 2012, puis l’hiver dernier avec son seizième album en carrière. Qu’est-ce qui vous fait encore courir à bientôt 75 ans, M. Cale ? « Well, it keeps me off the streets, pour commencer ! » plaisante la légende.

Ne faisons pas de cachotteries, une certaine nervosité nous traversait quelques minutes avant de recevoir le coup de fil du cofondateur du mythique Velvet Underground, guitariste, pianiste, réalisateur et altiste aussi reconnu pour ses accointances avec les papes de la musique contemporaine américaine La Monte Young et Terry Riley. Cinquante ans de révolution rock, ça fait son effet.

Au bout du téléphone depuis la Californie où il réside, John Cale se révèle la mine d’anecdotes captivantes que nous espérions, la tête chercheuse du rock, l’incarnation de l’avant-garde en musique qui partagera justement sa sagesse avec le public lors d’une session de questions-réponses.

« J’aime ces moments, le public y est généralement allumé, dit le musicien. Bien sûr, j’aime prodiguer des conseils à qui veut bien m’en demander, mais ce qui est intéressant dans ce genre d’exercice, c’est de constater comment les plus jeunes générations ont des idées et des perceptions complètement différentes [de celles que nous avions] à propos de ce que la musique devrait être. »

Abreuvons-nous à sa source d’anecdotes. Après avoir quitté le Velvet Underground au sein duquel il était secondé de Sterling Morrison, de Moe Tucker et de son ami Lou Reed décédé il y a deux ans, Cale a bossé pour la maison de disques Elektra. Là, il a vite senti venir la tempête punk — il était déjà dedans avec le Velvet, pourrait-on débattre —, réalisant le premier album de The Stooges (éponyme, 1970). La claque !

La route vers le punk

Il nous rappelle sa rencontre avec la musique d’Iggy Pop et des frères Asheton : « Jac Holzman avait une vision claire de ce qu’il voulait faire [de la maison de disques Elektra] lorsqu’il en a pris la direction. Je venais alors de terminer les arrangements de The Marble Index [deuxième disque de la chanteuse Nico], et lui avais signifié mon envie de faire de la réalisation. Or, j’ai été très étonné lorsqu’il m’a confié qu’il avait beaucoup aimé The Marble Index — pour tout dire, j’aurais été soufflé qu’un directeur de label, quel qu’il soit, ait pu apprécier cet album [abordant chanson et musique contemporaine], très difficile d’approche. »

« Donc, poursuit Cale, il m’a répondu : “D’accord, il faut trouver le véhicule parfait pour te mettre au volant d’un tel projet.” Par coïncidence, Jac collaborait avec un type que je connaissais bien de l’époque de la Factory d’Andy [Warhol], Danny Fields », figure célèbre de la scène punk américaine qui a découvert les MC5 et joué les managers pour les Ramones et les Stooges. « Danny m’a dit : “John, vient passer le week-end dans le Michigan. Il y a ce groupe qui donne un concert et que j’aimerais que tu voies, peut-être qu’on pourrait travailler ensemble si ça te plaît." C’était The Stooges. They were funny. » La suite est entrée dans l’histoire.

Autre jalon dans sa carrière de dépisteur de talents et de tendances, la sortie du premier album de Patti Smith, Horses (1975), qu’il a réalisé. « J’étais très intéressé par la manière dont elle travaillait la musique et la poésie, et par comment elle parvenait à marier les deux. J’ai d’abord connu son travail de poète, et surtout sa manière de procéder, basée sur l’improvisation. Cela me fascinaitelle me fascine encore aujourd’hui, elle est tellement forte. Apprécier la musique des autres, c’est ce qu’il y a de mieux ; lorsqu’on découvre des talents comme ça, des gens qui ont des idées, on se sent vraiment bien. »

   

Velvet Underground à Montréal

Les années 1970 et 1980 n’ont pourtant pas été paisibles pour Cale, qui a souffert de ses dépendances aux drogues. « Je crains que ma mémoire de cette époque se soit brouillée… », répond le musicien lorsqu’on lui demande s’il garde un quelconque souvenir du premier concert de Velvet Underground Nico à Montréal, lors d’Expo 67. Si ses soucis jaillissent peu sur l’impeccable Paris 1919 (1973), aujourd’hui considéré comme un monument de l’art pop, ils plombent l’atmosphère « terne » de l’album Music for New Society (1982), l’un des plus sous-estimés de sa riche discographie et que le musicien a revu sur le disque M : FANS, paru en début d’année.

« Je n’aime pas particulièrement revisiter mon vieux matériel ou écouter mes anciens albums. [Réenregistrer les chansons] me semblait une bonne façon de le revisiter ; la version originale possède quelques forces que j’ai tenté de magnifier sur la nouvelle version. Ce nouveau a beaucoup plus de viande autour de l’os. Les émotions sont transformées, je pense. Et puis, de toute façon, lorsque je monte sur scène, les chansons changent encore. J’aime essayer de nouveaux arrangements pour mes chansons. »

Même, découvre-t-on à l’écoute de M : FANS, des rythmiques qui s’approchent du hip-hop, l’un des rares genres musicaux contemporains qui ont échappé à l’influence du travail de Cale. « J’apprécie la pop [d’aujourd’hui] autant que le hip-hop qui, à mon avis, présente les seules idées intéressantes en ce moment sur le plan de la réalisation. Cette musique a vraiment changé la manière dont on fait des disques [et a] transformé la manière de composer des chansons […]. Ceux qui en font ont des conceptions très uniques de ce que sont un couplet et un refrain. »

Garder l’esprit ouvert, toujours être à l’écoute. C’est une leçon qu’il a notamment retenue d’un de ses mentors, le grand compositeur avant-gardiste La Monte Young.

« Vraiment, il m’a appris l’art d’écouter, explique Cale. Nos oreilles nous donnent beaucoup d’informations, on découvre énormément en écoutant, ou en s’écoutant jouer. On en apprend sur notre personnalité, notre capacité de concentration, on apprend beaucoup sur soi-même. »

Pour en apprendre plus sur John Cale, rendez-vous au théâtre Rialto vendredi, à 20 h, puis le lendemain, à 17 h, au Musée des beaux-arts de Montréal, pour la session question-réponse.