Chants de la résilience

La performance de Rodriguez était généralement paisible et délicate.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La performance de Rodriguez était généralement paisible et délicate.

On l’a accueilli par de hauts cris et des applaudissements chaleureux comme la rock star qu’il est aujourd’hui en Amérique du Nord, cependant après avoir passé presque quatre décennies tassé dans la marge de l’histoire de la pop, sauf en ces contrées éloignées que sont l’Afrique du Sud et l’Océanie où, par miracle, sa voix douce a toujours été entendue. Sixto Diaz Rodriguez, sauvé de l’oubli par le documentaire Searching for Sugar Man, oscarisé en 2013, retrouvait mercredi soir ses nombreux fans montréalais dans un Olympia affichant complet.

Lors de sa première visite (répertoriée durant ce siècle, en tous cas), le documentaire expliquant sa traque par deux fans sud-africains qui le croyaient disparu venait seulement d’être présenté à Montréal. C’était à l’automne 2012, quelques mois avant la consécration aux Oscar. L’homme avait alors chanté dans l’intimité du Il Motore, salle aujourd’hui rebaptisée Bar le Ritz PDB. Nous étions plus de 2000 mercredi soir qui avions depuis vu le film et, à entendre l’enthousiasme du choeur improvisé, savouré le contenu de ses deux seuls albums studio parus au début des années 1970.

À ceux qui n’auraient pas vu le film, pardon d’en dévoiler le punch : plombés par une petite maison de disque en difficulté financière, les deux albums de Rodriguez n’ont connu qu’une distribution limitée et un portée confidentielle aux États-Unis. Par un de ces beaux hasards de la vie, c’est en Australie et en Nouvelle-Zélande qu’il fut diffusé, mais surtout en Afrique du Sud où ses chansons, situées quelque part entre celles de Bob Dylan et de Curtis Mayfield, ont accompagné le mouvement d’opposition à l’apartheid. D’où l’intérêt des fans-détectives africains, et les sentiments de bonheur et de justice qui nous envahissent à la fin du documentaire lorsqu’on revoit les images de sa triomphante tournée des stades sud-africains.

Lorsque les lumières se sont braquées sur la scène de l’Olympia sur le coup de 21 h, le chansonnier natif de Detroit était déjà assis à son tabouret, guitare acoustique sur les genoux. Ses accompagnateurs l’avaient dirigé depuis les coulisses, l’homme souffrant aujourd’hui de problèmes de vision. Derrière lui, que des projecteurs. Pas d’orchestre. Une petite table à sa droite, avec sa bouteille d’eau et ses chapeaux, qu’il enlevait et remettait à sa guise.

Il n’avait pas fini de gratter les premières mesures de Your Song d’Elton John que la foule l’applaudissait de nouveau. Il y avait beaucoup d’amour dirigé vers la scène mercredi soir, probablement trop même pour assurer une bonne qualité d’écoute ; à l’évidence, la performance de Rodriguez, généralement paisible et délicate, à l’image de sa voix posée, eut été mieux servie par une salle aux places assises.

Privé des orchestrations funk onctueuses des albums (réalisés par le guitariste Dennis Coffey, célèbre membre des Funk Brothers, l’orchestre maison de Motown), les chansons engagées de ce barde urbain ressemblaient alors davantage à celles de Dylan. Son répertoire d’une vingtaine de chansons, livrées en 75 minutes, était constitué d’autant de reprises que de ses propres compositions, comme les très belles Inner City Blues, I Wonder et Sugar Man, interprétées durant la première moitié du concert.

Son large sourire étalé sous ses lunettes fumées ne mentait pas : Rodriguez filait le parfait bonheur. À sa place, sur scène, loin des chantiers de construction et des chaînes de production grâce auxquels il a gagné sa croûte après avoir accroché sa guitare. Entre les chansons, il discutait gentiment avec nous, prenant un peu plus de temps en mi-parcours pour nous parler de ses parents, émigrés mexicains, tendre préambule le menant à affirmer : « Anyway, I’ll vote for Hillary Clinton. »

Son jeu de guitare (pas de médiator, seulement les doigts) semblait flou en début de soirée, plus rigide en cours de route, surtout pendant les chansons énergiques, souvent empruntées aux autres, les Somebody to Love (Jefferson Airplane), Light my Fire (version José Feliciano, bien entendu), (I Can’t Get No) Satisfaction et même, juste pour nous, La vie en rose, version anglaise. Sa voix, elle, était quasi identique à celle de ses envoûtants enregistrements, tellement qu’à l’entendre ainsi chanter l’amour, la misère des grandes villes et l’oppression, on ne lui aurait pas donné ses 74 ans.

Évidemment, la foule était là pour entendre ses chansons, Rodriguez a surtout offert celles de son meilleur, le premier album, Cold Fact (1970). Petits moments d’électricité lorsque la foule reprenait avec lui le refrain de I Wonder, ou encore battait la mesure sur la bluesée Rich Folks Hoax. Rodriguez a offert une performance brève, fragile, mais attachante.

2 commentaires
  • André Lemelin - Abonné 14 septembre 2016 09 h 42

    "Le meilleur"?

    Je ne suis pas d'accord, Philippe. 'Coming from reality' est supérieur.

  • Marc-André Audet - Inscrit 14 septembre 2016 09 h 48

    Plus fort!!!

    Comment passer sous silence la piètre qualité du son dans la salle? Si les gens parlaient trop dansla salle, il y a une raison bien simple: on n’entendait pratiquement rien, et ce presque partout dans la salle. "Respect" à Rodriguez, que je voyais pour la seconde fois de ma vie et qui était plutôt en forme malgré un choix étrange de chansons (trop de cover, même en rappel). Mais il méritait mieux au niveau technique. (Et que dire des employés du bar qui continuaient à servir tranquillement de la bière alors qu'une de leur pompe faisait un bruit intolérable lors des deux premières chansons?)