Catherine Durand: droit devant l’aventure

Catherine Durand assume une liberté en tous points, dans la musique… et dans la carrière.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Catherine Durand assume une liberté en tous points, dans la musique… et dans la carrière.

Ça arrive dès la première chanson : Au fond de tes bois. Ça n’avertit pas, d’abord c’est tout naturellement beau et fluide comme du Catherine Durand, guitare en boucle, mélodie vaisseau de tendresse. On est portés : ça fait 18 ans qu’elle me porte avec ses mélodies. Mais il y a des synthés qui s’insinuent, qui prennent de la place, il y a de l’étrangeté dans le son, quelque chose d’extraterrestre. Et puis à 2:32, la musique s’envole. Mélodie dans la mélodie. La guitare basse, libre, se promène dans l’air, détours étonnants. Une basse folle avec un pic, on pense aux arrangements de Jean-Claude Vannier pour Histoire de Melody Nelson, grand oeuvre de Gainsbourg. À la limite du prog. Catherine Durand, prog ?

« Ouais ! » réagit-elle quand je lâche le mot, fière de son coup. « Faudrait que tu entendes le démo, c’était une ballade. Quelque chose de vaporeux. Manu [Emmanuel Éthier] est parti avec ça en pré-prod, avec José [Major] le batteur, et quand ils sont revenus, la chanson avait pris une autre tournure. Ça m’a déstabilisée au début, mais j’ai compris vite qu’ils avaient entendu ça dans la chanson, que la chanson permettait ça. Et j’ai embarqué dans le trip, parce que finalement, c’est exactement ça que je voulais. C’est moi, tout ça ! Ma confiance, leur compréhension de moi, l’aventure commune. »

Catherine revendique tout. Liberté assumée, à tous égards. L’indépendance complète. L’entière responsabilité. Dans la musique… et dans la carrière. C’est le pas de plus. Jusqu’à l’album précédent, Les murs blancs du Nord, c’était KatMusik en licence. Ses éditions, sa petite maison de chansons, mais encadrée par une plus grosse bâtisse. Chez Spectra Musique, chez Tandem.mu avant, chez Warner il y a longtemps déjà. « Je viens de recevoir mes boîtes de disques, ça fait drôle, il y a un petit vertige mais ça fait du bien aussi de s’appartenir d’un bout à l’autre du processus. »

Travailler à sa propre enseigne. Exaltation et gargouillements dans l’estomac. « Ça te brasse, ça te pousse. Ça te fait approcher d’autres musiciens. Ça te donne envie de sortir de tes patterns. Manu, je ne pense pas qu’il s’est tapé toute ma discographie avant de travailler avec moi. C’est un musicien, un réalisateur, un arrangeur qui vient de Jimmy Hunt, Peter Peter, un peu l’underground, il n’avait pas d’idée préconçue. Il ne s’est pas gêné. Mes maquettes, il n’en a pas gardé grand-chose. Il a enlevé des couches, plutôt qu’en ajouter. »

Audaces et pudeur

Ariane Moffatt aux synthés, cette basse promeneuse, une pulsation plus insistante, le moins de guitares possible (à part le grand solo chaotique dans Toit de pierre). C’est encore et toujours du Catherine Durand, comme quoi ses mélodies caressantes, sa manière pudique de nommer l’émotion sans l’étaler, la définissent. « Après 18 ans de disques, j’ai une signature, c’est sûr. Composer au piano m’a aidée pour élargir la palette des mélodies. Je cherche pas mal plus mes accords, mais là où mes doigts se sont déposés, pour Du beau dans le néant, par exemple [la plus émouvante chanson de l’album, sur le deuil amoureux], c’est dans une zone non protégée, il n’y a pas mes habituels accords de guitare pour m’entourer. »

À l’opposé de la séquence quasi prog d’Au fond des bois, il y a la pop résolument pop de Marcher droit, qui n’est pas le premier extrait radio de l’album pour rien. Audace dans l’autre sens. « Je pense que j’ai toujours eu peur d’être trop pop. Et cette chanson, que j’avais composée en 6/8, un tempo pas trop pop, Manu l’a redressée en 4/4, bien carrée, vraiment pop. J’ai tenu mon bout, je lui ai demandé si c’était possible de garder le refrain en 6/8. Pas de problème pour lui, il est dans une nouvelle génération de musiciens où ça fonctionne beaucoup à l’instinct : tu réfléchis pas trop, t’essaies des affaires. Et là, ça se pouvait. »

La chanson s’entend comme une promesse de Catherine Durand envers elle-même, envers et contre tout. Ça parle d’avancer malgré la douleur tenace de l’amour perdu, mais ça résonne aussi comme la profession de foi d’une auteure- compositrice-interprète qui ne renonce à rien, malgré les doutes : « J’avance et pourtant / Je crois toujours que j’ai tout faux […] J’arrive à marcher droit. » Alors que vivre de son artisanat chansonnier est de plus en plus ardu, peut-être est-ce la seule issue. Droit devant l’aventure, et advienne que pourra. « C’est drôle à dire après 18 ans, mais je me lance ! »


Catherine Durand - Au fond de tes bois

La pluie entre nous

Catherine Durand, KatMusic/indépendant