Avec pas d’casque, le temps de la lenteur

De gauche à droite: Joël Vaudreuil, Stéphane Lafleur, Nicolas Moussette et Mathieu Charbonneau
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir De gauche à droite: Joël Vaudreuil, Stéphane Lafleur, Nicolas Moussette et Mathieu Charbonneau

Pas de fébriles autour de la table de pique-nique. Jour 1 des entrevues pour la sortie d’Effets spéciaux, mais Joël Vaudreuil, Stéphane Lafleur et Mathieu Charbonneau ne sont vraiment pas énervés. Pas plus que Nicolas Moussette, quand il rejoint finalement les copains dans la cour arrière de chez Grosse Boîte, la compagnie de disques d’Avec pas d’casque.

Plutôt soulagés. C’est moi, l’excité, avec mes photocopies des textes de l’album, touffues d’annotations illisibles. Mathieu essaie mine de rien de les lire à l’envers. « Ce sont les premiers commentaires extérieurs aujourd’hui, premières expériences d’écoute en dehors de nous autres, des proches, de l’équipe », constate le gars du baryton et des claviers. « Nous, ça fait longtemps que c’est fini. Quatre mois ? On a eu le temps de l’écouter souvent… » Joël, le batteur, rigole en douce : « C’est fini, là, on ne l’écoute plus. C’est votre tour… »

Dans mes photocopies fripées, j’ai entouré les lignes qui m’ont jeté par terre. Il y en a partout. Stéphane Lafleur, à toutes les trois ou quatre lignes, me renverse, et c’est pas pour rien qu’il a déjà eu le Félix de l’auteur ou compositeur de l’année (c’était en 2012, pour l’album Astronomie). Des fois, je me dis que même Richard Desjardins voudrait écrire comme lui. J’en veux pour exemple qui tue ce couplet dans la chanson intitulée Audrey est plus forte que les camions, une histoire de survie, justement : « Ils ont fouillé son coffre de chair / Aux douanes de la mort / Et n’ont trouvé / Que sa cargaison de courage ». Et ça lui vient comme ça, pouf ? « Non, pas comme ça, pouf. Mes petits cahiers de moleskine sont remplis de phrases qui ne se retrouvent jamais nulle part. » Ni dans ses films, ni dans les chansons d’Avec pas d’casque.

J’ai souligné aussi les mots à occurrences telles que ça semble voulu. Lentement. Lenteur. Tranquillement. Lumière. « Ça devait être ça qui devait sortir… », avance Stéphane, laconique mais souriant, les yeux baissés. « C’est des chansons écrites sur une période de quasiment deux ans. C’est après-coup que tu vois les mots qui reviennent douze fois ! Avant, j’aurais cherché des équivalents. Je me surveillais. » Pour Astronomie, ajoute-t-il, Nicolas avait fait le décompte des mots récurrents. « C’étaient “panique” et “brouillard” », se souvient l’homme du lap steel et de la basse.

« J’ai décidé de ne plus me battre contre ça, continue Stéphane, d’assumer plutôt que d’essayer autre chose et teinter l’intention qui a jailli. C’est correct d’avoir des mots-clés. C’est ça, le propos. » Indéniablement. « Ça doit être l’âge, je sais pas », lâche comme du lest le parolier de 40 ans. « C’est des épisodes de vie, aussi. » Tous ces mots lents et lumineux disent certainement un désir de calme et de bien-être. « C’est pas ça, le but pour tout le monde ? » s’exclame le chanteur, qui s’exclame rarement. « Je pense que je suis quelqu’un de plus heureux dans la vie parce que mes angoisses et mes peurs ont pu passer par des chansons, par la musique qu’on crée ensemble. Je ne pense pas être quelqu’un de lourd… » Joël : « Mais si tu ne chantais pas… » Rigolade de groupe.

Jamais trop, jamais de filtre

Drôle de groupe, Avec pas d’casque. Duo guitare-batterie au début, devenu trio puis quatuor en fonction de ce que Lafleur appelle « l’agrandissement naturel du carré de sable ». Groupe « où les paroles et les musiques sont plus que jamais complémentaires », constate-t-il. Groupe de goût et de mesure, qui n’en fait jamais trop. Ça s’entend tellement quand on écoute les chansons dans la séquence de l’album : elles démarrent presque toutes en délicat grattage d’acoustique et se déploient sans tapage, le pedal steel et le baryton dans Autour, l’ambiance psych-arabisante dans Derviches tourneurs, le trémolo de la guitare électrique dans Nos corps (en bémol), le lent et inexorable crescendo instrumental dans Les gloires du matin, porté par des claviers célestes. Le minimum vital.

Avec pas d’casque, comme l’expression venue du hockey le dit littéralement, c’est encore et toujours la même volonté de proximité. Pas de protection, pas de filtre émotionnel dans « Nos silences se racontent / Et ce soir dans tes bras / C’est la paix dans le monde / Et nous faisons confiance à nos corps ». Pas de distance dans la musique non plus. « On le dit et on le répète, nous autres, on essaie de jouer comme si on jouait devant nos amis, résume Stéphane. Une relation très simple. »

Progression au bouche-à-oreille, anticarriérisme à l’extrême, les gars du groupe n’ont toujours pas leurs faces sur les pochettes, et on ne les voit pas trop dans les clips non plus. Mathieu : « On a tous d’autres projets. Personne ne veut faire juste ça dans la vie, on n’a pas l’obligation de faire rouler le groupe entre les tournées. » Stéphane : « C’est quétaine, mais on a toujours essayé de garder la notion de plaisir dans cette affaire-là. » Les passages à la télé angoissent ? Pas de télé. Malaise par rapport à la vente de chansons dans des pubs ? Pas de ventes. Joël : « Quand t’as tout le temps du plaisir dans la van, et qu’il y a une chose qui t’enlève ce plaisir, c’est simple : sélection naturelle ! »

Malgré la reconnaissance, les attentes plus grandes à chaque album, zéro compromission. Stéphane l’explique… simplement. « J’ai toujours voté pour l’option où t’essaies pas d’enfoncer ta musique dans les oreilles du monde. Oui, notre public grandit, mais naturellement. Et le band évolue naturellement. Depuis treize ans. On prend le temps. On n’enregistre jamais en studio. Toutes les bases d’Effets spéciaux ont été faites dans un chalet, les overdubs et les voix, chez nous. J’ai pas envie de chanter devant un technicien. » Joël renchérit : « Je pourrais pas tenir un beat si je savais qu’il y a un compteur en arrière… » C’est la manière d’Avec pas d’casque : Stéphane Lafleur écrit « tout le temps » et l’album a existé « quand les horaires ont coïncidé et qu’on a eu un mois de libre. » Mot souligné quatre fois, une fois chacun : libre. « On n’ose même pas appeler ça un métier. On fait de la musique parce que ça nous aide à vivre. Parce que ça fait de la lumière. » Tiens, l’un des mots-clés.


Avec pas d'casque - Audrey est plus forte que les camions

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