Disques - Daniel Boucher... et advienne que voudra

Risque du métier, il fallait bien un jour oser un deuxième disque après le succès monstre du premier. Risquer pour risquer, Daniel Boucher a tout assumé, de la réalisation à la création d'une compagnie de disques. Beau risque, beau disque.

On est mardi matin et Daniel Boucher fait les cent pas dans l'appart en attendant son café. Il y a un peu beaucoup de nervosité dans l'air qu'il déplace. Rapport au nouvel album, me dis-je. Hé, ça fait quatre ans et demi depuis le précédent, quelque mille six cents matins depuis Dix mille matins. Autant dire une vie. Le succès fou, l'or, le platine, les Félix plein l'étagère à Félix, le prix Félix-Leclerc, le prix Miroir, les plus grosses scènes, le triomphe sur les Plaines au Festival d'été de Québec, le sommet des sommets partagé avec Éric Lapointe et Kevin Parent aux FrancoFolies l'été dernier (Le vent, la mer, le roc), on a l'impression que Boucher a condensé une carrière entière en un seul cycle album-spectacle. D'où le terrible doute. Après avoir tout fait, now what? On attendait le deuxième bébé à l'automne, il n'arrive que maintenant. Retard forcément suspect. Et si Daniel Boucher avait donné tout son bon jus? Comment la suite peut-elle être à la hauteur, vu la hauteur déjà atteinte? Normal qu'il soit nerveux.

Normal, oui, mais pas tellement à cause de l'accouchement de La Patente, ai-je compris. Plutôt à cause de l'autre accouchement. L'autre bébé. Le vrai bébé. Le p'tit garçon qui s'appellera Émile «s'il a une face d'Émile». Le cellulaire en alerte, ce n'est pas pour la relationniste de presse. C'est au cas où ça se déclencherait. «Le p'tit s'en vient», comme disait Deschamps. Daniel Boucher va être papa, s'il ne l'est pas déjà au moment où vous lisez ces lignes. Gros événement dans une vie. Une sortie de deuxième album aussi. Imaginez les deux arrivées au monde, simultanées. Nerveux, Daniel?

Aussi bien le rassurer à propos de l'album. Il est beau, lui dis-je. Extraordinairement beau. Il a tous ses doigts et tous ses orteils, il se tient même déjà debout tout seul. En vérité, j'invoque des tas de saints pour dire à Daniel Boucher à quel point je trouve La Patente magnifiquement patentée. Trésors d'arrangements, délices d'ambiances psychédélico-flottantes, maîtrise de l'écriture, fascinants jeux d'allitérations, parfaite osmose entre phonèmes et lignes mélodiques, bel équilibre entre audaces et familiarités. Un voyage de musique comme on en fait rarement dans la chanson d'ici, outre chez Bélanger. Je suis le troisième journaliste à lui louanger ainsi l'oeuvre, c'est ça de pris. «C'est vrai que j'avais la chienne», concède-t-il après avoir vérifié pour la septième fois le bon fonctionnement du cellulaire. «La chienne de me planter, de décevoir, la chienne de pas me rendre compte qu'on est dans le champ dans notre démarche. La chienne de m'en rendre compte juste à la fin, quand c'est trop tard. La chienne que notre projet de bureau ne soit pas solide.»

Le projet de bureau, c'est Boucane Bleue, la petite compagnie de disques qu'il a fondée avec un copain d'enfance, Alexandre Pépin, jusque-là fabricant «de diabolos et de balles de jonglerie». Au revoir le cocon douillet de GSI Musique, bonjour la vie sans filet. Au revoir la belle assurance de Marc Pérusse à la réalisation, bonjour Daniel Boucher à la console. Production, réalisation, ça fait beaucoup pour un seul faiseur de chansons. «La vie a fait qu'il a fallu en arriver là. Il passe des conjonctures, disait Bourgault. C'était le temps, les conditions étaient bonnes. Fallait essayer. Même quand t'as la chienne, faut essayer.»

On y va ? On y va !

Il dira ça vingt, trente fois durant l'heure de la rencontre. Faut essayer. Faut s'essayer. Faut se «rasseyer». C'est le titre de la chanson en deux temps qui ouvre et ferme le disque: Rasseye. Tout le propos de Boucher tient dans cette attitude volontaire: essayer, c'est vivre. «C'est toi qui mènes, toi qui choisis ce que tu manges, ce que tu portes, ce que tu écoutes. C'est vrai pour tout le monde, même si on n'en est pas conscient. On a le choix. Soit tu laisses la patente te contrôler, soit t'essaies par toutes sortes de petits gestes d'exercer ton libre arbitre face à la patente.» Patente comme dans «maudite machine». Oui, celle qui marchait déjà «en câline» au temps d'Octobre. «Soit qu'on choisit de s'rendre / Soit qu'on s'défend / Watche la patente / La patente te watche» (La Patente).

Essayer. Tous risques assumés. Tous risques jouis. Quiconque a vu Daniel Boucher porté par une foule le sait: l'aventure l'excite. «Quand je me lâche, cette fraction de seconde où le corps part... Aah! Sur les Plaines, je me suis rendu jusqu'à la clôture, j'étais sûr que j'allais passer par-dessus. Je suis revenu à pied. La toune roulait, le monde était high, c'était magique. Quand on a confiance, les gens répondent.» Ou ne répondent pas. Lapalissade, toute réussite n'est possible que parce que l'échec l'est itou. «On est allés en France, on s'est plantés. On va y retourner. J'admets pas la fatalité. J'admets pas que je ne puisse pas chanter partout dans le monde avec la langue québécoise. Il doit y avoir moyen de faire une toune en québécois qui sonne tellement comme une suite d'onomatopées trippante qu'elle devient universelle.» Écoutez Momme: dans le genre débit fluide, ça y est presque. «Moi, j'aimerais travailler avec Beck, continue-il. C'est pas de la prétention. Il a accès à une autre échelle de possibilités, c'est la seule différence. Sinon, c'est un musicien comme moi. Je n'accepte pas que ma perspective d'avenir se limite à refaire les mêmes salles et les mêmes festivals à chaque album. Faut essayer autre chose.»

À commencer par le lancement de La Patente, le mardi 24 février à l'Écomusée du fier monde. «Ça va être une mini-exposition. Avec des stations équipées d'un lecteur et d'un casque. Et les paroles affichées. C'est comme un circuit, t'écoutes le disque en chemin, t'arrives au milieu et tu peux prendre une bière. C'est sûr qu'un lancement ordinaire aurait été plus simple.» Avec un bébé naissant, ça risque d'être plus drôle encore. «La vie, faut que tu l'embrasses.»
1 commentaire
  • Serge Giguère - Inscrit 22 février 2004 17 h 06

    bonne réaction

    Voilà bien là une bonne approche pour rendre compte en termes intéressants du contenu d'une rencontre entre un artiste nerveux et un journaliste heureux.

    Nous expliquer que le gars s'impatiente sur le résultat de deux de ses dernières frasques (si l'on peut dire)aurait très bien pu nous ennuyer parce que déjà vu et lu.

    Au contraire,nous devinons facilement que chacun des évènements est relié de par les attentes d'un père envers la venue de deux futurs bébés(sic!) L'énergie dégagée par le chanteur et la réponse plus que positive du critique en font une symbiose agréable à constatée.L'artiste ne cherche pas à vendre sa salade et le journaliste n'est pas du genre à se prosterner devant les stars.Ce ne sont que les idées qui sont mises de l'avant dans cette conversation...bravo !