Jazz - Le Mingus à Guilbeault

C'est le temps de Guilbeault, Normand de son prénom. Il est contrebassiste, mais il est davantage que cela. Il est arrangeur, compositeur, organisateur, dynamique et passionné, franc de parole et tout à son affaire. Il ne fait jamais les choses à moitié. C'est le temps de Guilbeault parce que, après avoir instrumentalisé la musique des Triplettes de Belleville, participé à l'enregistrement du dernier album de Richard Desjardins, il s'attelle à la production d'un nouveau disque avant de partir en tournée avec Desjardins.

Cela commence ce soir. Quoi donc? L'enregistrement du disque en question. On dira que l'enregistrement ne peut constituer le sujet d'un article sauf que... Il y a un mais. Peut-être deux ou trois même. Tout d'abord, il y a que l'enregistrement est public. Il se fera au Va-et-vient situé rue Notre-Dame à l'ouest d'Atwater. Bref, dans le quartier d'Oscar Peterson et d'Oliver Jones.

Soit dit en passant, de ce quartier on a retenu un fait toponymique qui est en fait une vérité brute. Une rue parallèle à Notre-Dame se nomme Workman, la rue du travailleur. Ça vous a un petit côté lutte de classes qu'une rue voisine ne fait que rehausser. Il existe en effet une rue des Seigneurs qui coupe la rue du Travailleur. Ce qui nous ramène à Guilbeault. Car en plus d'être tout ce que l'on a indiqué ci-dessus, il a la fibre du travailleur.

Cela fait en effet dix ans, au minimum, qu'entre ses productions consacrées à Louis Riel, à Jack Kerouac, et le trio qu'il forme avec le batteur Pierre Tanguay et le saxophoniste Jean Derome, le contrebassiste Guilbeault dissèque, médite et décline les beautés fulgurantes et profondes du plus grand des grands. On a nommé Charles Mingus.

On se souviendra qu'il y a une dizaine d'années de cela, Guilbeault avait signé sur étiquette Justin Time un album intitulé Mingus. Depuis lors, il promène dans tous les coins possibles et inimaginables l'oeuvre du Falstaff du jazz. Aujourd'hui, c'est forcé, sa maîtrise de l'esprit musical Mingus est beaucoup plus aiguisée que dans le temps, celui des années 90.

«Je le traite avec respect. Je veux garder l'esprit Mingus, en sachant fort bien que sa musique ne peut pas être abordée du bout des doigts. On le joue comme lui le voudrait: avec mordant. Car si c'est une musique savante, si ses élaborations harmoniques sont très compliquées, ça reste très humain.»

Au sein de cette formation, Guilbeault a effectué un changement: Claude Lavergne remplace Pierre Tanguay à la batterie. L'extraordinaire, le très polyvalent Jean Derome joue de l'alto, du baryton, du ténor et de la flûte, Mathieu Bélanger est à la clarinette basse, l'incisif Ivanhoe Jolicoeur est à la trompette et... «On contrôle mieux la fébrilité qu'auparavant. Le dosage est plus précis.»

Pour ce compact à venir, Guilbeault et ses complices ont peaufiné les arrangements de douze compositions de Mingus. Le célèbre Fables Of Faubus, du nom du gouverneur de l'Arkansas, a été transformé en Fables Of Dubya Bush. Les autres pièces? Meditations For Integration, Peggy's Blues Skylight, Conversations, Phitecantropus Erectus, Moanin', Haitian Fight Song et six ou sept autres morceaux.

Maintenant... maintenant... Écoutez. Sur Mingus, beaucoup se sont penchés depuis sa mort. On pense notamment au Mingus Dynasty. Et alors? Qu'est-ce qui fait que le Mingus de Guilbeault est plus convaincant que le Mingus revu et corrigé par Jack Walrath et autres pointures new-yorkaises? Pourquoi le travail de Guilbeault, Bélanger, Jolicoeur et Derome s'avère plus pertinent? Réponse... Ils détaillent avec passion le chef-d'oeuvre du jazz là où les autres se laissent porter par leur seul professionnalisme. Savoir qu'un album témoignera de cela fait du jour d'aujourd'hui un jour de fête.

Au passage, on tient à saluer le travail remarquable, à souligner le dévouement avec lequel Éric Pineault, l'aubergiste du Va-et-vient, s'attache à défendre les couleurs du jazz... vivant!