Abondance et goulot d’étranglement

Sylvain Cormier Collaboration spéciale
Catherine Durand lancera son nouveau disque dès le 7 septembre.
Photo: Le Pigeon Catherine Durand lancera son nouveau disque dès le 7 septembre.

Le tournis. Avec le retour des 33-tours, on peut le dire : cette rentrée donne le tournis. Tant de disques. On les aura par petites piles, ça débarquera chaque vendredi en magasin et sur les plateformes numériques, mais en vérité, étalés, c’est un tout neuf par jour, tous les jours jusqu’à Noël. Rien que pour les albums produits au Québec. Plus que jamais se pose la question : l’offre excède-t-elle la demande ? Jusqu’à quelle infinitésimale portion de la tarte peut-on considérer une pointe en tant que pointe qui rassasie ? Le motif de réjouissance demeure : les créateurs créent, les chanteurs chantent, les musiciens jouent. On ne se plaindra pas de ça.

Tout un tas d’albums attendus, en plus. À commencer par ceux d’Avec pas d’casque et de Catherine Durand, le même 7 septembre (et un Daniel Lavoie, aussi). Oui, je sais, il y aura eu le nouveau Céline Dion avant (Encore un soir), même que c’est en vente depuis le 26 août. Comme si, s’appropriant déjà le Centre Bell pour le mois, elle avait inclus l’album dans l’affaire et laissé l’automne aux autres. C’est magnanime. Remarquez, le nouvel Avec pas d’casque, Effets spéciaux, est d’ores et déjà l’événement de l’année en chanson folk-indie, et Stéphane Lafleur, le plus estimé de nos auteurs-compositeurs. Céline ou pas dans le décor.

Beaucoup à recevoir

Dans ce gros lot de disques à venir, j’ai mes frémissements d’anticipation (qui sont peut-être aussi les vôtres). Ce sera beaucoup à recevoir, coup sur coup, le nouveau Catherine Durand (intitulé La pluie entre nous), le deuxième Lisa LeBlanc (en anglais dans le texte, comme son mini-album de transition : Why You Wanna Leave, Runaway Queen ?), un autre Hay Babies, le premier véritable album des DeuxLuxes (Springtime Devil), un Groenland (A Wider Space, dont l’extrait Healing Suns allume toutes les bonnes sonnettes), et ainsi de suite.

Ça va débouler, c’est insensé, c’est passionnant aussi. Ici Valaire (Oobopopop), là Alaclair Ensemble (Les frères cueilleurs, beau titre d’album), le premier KROY, un Gazoline, et le nouveau We Are Wolves ! Rien qu’en septembre, ces quatre-là ! En octobre, vaste donne, ça ira de Michel Louvain à Luc De Larochellière, en passant par Antoine Corriveau, Alex Nevsky, Caravane et l’irrépressible Émile Bilodeau jailli des Francouvertes. Si vous saviez tous les disques — valeureux par définition — que j’omets pour éviter la liste d’épicerie : c’est ça qui rime avec tournis. Nouvel album d’Alexandre Poulin, quelqu’un ? Du Chocolat ? Du nouveau Gilles Vigneault en livre-disque pour enfants petits et grands ? Du Lynda Lemay ? Des disques collectifs en hommage à Raymond Lévesque, à Sylvain Lelièvre ?

La charge des archives

Qui plus est, nous ne vivons pas en vase clos. On sait, on le saura, Leonard Cohen s’en vient avec un disque noir foncé : You Want It Darker. Il y aura évidemment des centaines de parutions venues d’ailleurs, dont un bon nombre de majeures : on ne passera pas à côté du Bon Iver (22, A Million), ni du Nick Cave et ses Bad Seeds (Skeleton Tree). Je trépigne à la perspective d’un Dwight Yoakam tout bluegrass (Swimmin’Pools, Movie Stars), je me retiens de pré-commander le prochain Daniel Lanois (Goodbye to Language). J’ajoute : un Wilco, un Pixies, un Van Morrison, un Duke Robillard, le premier album du deadhead-en-chef Bob Weir en 30 ans, un Norah Jones fort jazzy à en juger par la présence des Wayne Shorter, Brian Blade et compagnie, un Melissa Etheridge en immersion à Memphis, etc. Tous disques proposés en vinyle autant qu’en audionumérique (c’est plus cher, mais combien plus satisfaisant…). Bien sûr que j’en passe et que j’en oublie, des tonnes. Déjà, en ce moment même, les revenantes se battent : Dolly Parton, Britney Spears, Barbra Streisand.

Je repose la question : oui, la masse critique est plus massive mondialement, mais qui vendra son quota, parmi tous ceux-là, pas en dividendes lilliputiennes de chez Spotify mais en monnaies sonnantes et trébuchantes ? Il se peut très bien que le budget de l’audiophile soit consacré aux très nombreux et notables coffrets et rééditions augmentées, ces boîtiers que l’on rapporte chez soi, qui s’emballent mieux que des téléchargements quand vient le temps des étrennes. Les Complete BBC Sessions de Led Zeppelin, c’est du lourd. Les six disques d’Otis Redding en spectacle au Whisky A Go-Go, ça déménage. Les beaux repiquages des trois albums du mythique groupe Shadowy Men On A Shadowy Planet, ça pourrait bien surfer sur les vagues de nouveautés. L’album Chapter and Verse qui devancera de peu l’autobiographie de Bruce Springsteen, le Live at the Hollywood Bowl des Beatles qui suivra le documentaire de Ron Howard sur les années de tournée des Fabs, le remixage par Serge Fiori et Louis Valois des bandes maîtresses de L’Heptade enfin retrouvées, ça tient de l’incontournable.

Et si vous gardiez vos sous pour du Pink Floyd, les 27 disques du coffret The Early Years 1965-1972 ? Douze heures et demie de musique, 15 de films, avec de l’inédit, du jamais sorti, du récemment redécouvert et tralalère ? Encore heureux que ce soit, en toute probabilité, le dernier hourra du catalogue. Pas sûr que les marchés financiers tiendraient bon s’il fallait vendre toutes nos maisons.