Concert - Compositeur malgré lui?

Il est toujours une question épineuse qui se pose à l'artiste «classique». Comment peut-il élargir son public sans se compromettre artistiquement? Ce n'est pas là qu'un enjeu de marketing, dans le but ultime de vendre toujours plus. Cela peut aussi être une mission d'éducation. Mais les auditeurs des tangos par Placido Domingo ou de Peter Hofmann chante Rod Stewart (redoutable, celui-là; un aussi grand «collector» que Lorin Maazel dirige Serge Lama!), vont-ils vraiment écouter Domingo dans la Traviata ou Hofmann dans Lohengrin?

Les passerelles sont plus ou moins évidentes selon les cas. Le critère qui guidera l'apprenti amateur de classique sera finalement toujours la part de sincérité ou d'expertise qu'il saura attribuer à tel ou tel projet. La différence entre Thibaudet, Rattle ou Barenboïm massacrant Duke Ellington, d'un côté, et André Previn rendant hommage aux grands du jazz ou Alain Lefèvre faisant partager son univers intime à travers ses propres compositions, de l'autre, est là. Qui a vu Lefèvre soulever les foules à la Fête de la musique l'automne dernier au mont Tremblant sait à quel point le pianiste peut capter son auditoire, le rallier à sa cause. Dans le cadre du festival Montréal en lumière, Alain Lefèvre proposera le 27 février, pour la première fois, un récital entièrement consacré à ses compositions.

«J'ai composé un peu malgré moi. Ces pièces, je les jouais dans l'intimité. Plusieurs personnes m'ont convaincu de les enregistrer. Pour ma part, je n'aurais pas eu la prétention de dire "je suis un compositeur", même si j'ai étudié la composition au Conservatoire de Paris. Ce que je fais s'inscrit dans la longue tradition du pianiste-compositeur. Je ne cherche pas forcément à écrire des oeuvres "classiques"; j'aime beaucoup la musique de Michel Legrand, Francis Lai, Maurice Jarre, les chansons de Léo Ferré ou de Jean Ferrat, car je cherche avant tout l'émotion. Tout cela est également lié au désir d'amener un public à autre chose. Si le public apprécie mes compositions, on peut espérer qu'il aille un jour d'un concert "Carnet de notes" à un concert classique au Festival de Lanaudière.»

Un autre mandat qu'Alain Lefèvre s'est assigné est celui de ramener les jeunes au concert, de «les convaincre qu'il y a autre chose que ces imbécillités sonores qu'ils consomment à longueur de journée». Alain Lefèvre a ainsi rencontré 250 000 enfants depuis 10 ans, dont

15 000 lors de sa dernière tournée au Moyen-Orient en janvier. Il veut prendre les auditeurs par la main pour les amener à la musique classique: «Si le classique perd la capacité d'émouvoir le grand public, on aura perdu la partie. Des personnages tels que Friedrich Gulda ou Leonard Bernstein ont montré la voie.»

Lors de son concert du 27 février, Alain Lefèvre présentera pour la première fois Anemos, la troisième de ses Pièces grecques, qui lui ont valu une commande d'oeuvres pour voix et piano dans le cadre des Olympiades culturelles organisées par le gouvernement grec. Autre première, deux pièces pour voix et piano justement, sur des paroles de son épouse, Johanne Martineau, ainsi que deux pièces de jazz en duo avec le vibraphoniste Jean Saint-Jacques.

On sent Alain Lefèvre presque gêné de parler de cet univers intime. Son seul désir affiché: «convaincre le plus de gens avec mon coeur et être honnête». Épreuve du feu, le 27 février.

«Carnet de notes» au théâtre Outremont, le 27 février à 20h, dans le cadre de Montréal en lumière. Renseignements: (514) 908-9090.