L’antisémitisme de Wagner décrypté

Ce n’est pas parce que Hitler était fasciné par Wagner que Wagner est une cause de la montée du nazisme.
Photo: Wikipédia domaine public Ce n’est pas parce que Hitler était fasciné par Wagner que Wagner est une cause de la montée du nazisme.

Autant le livre de Kent Nagano, Sonnez, merveilles ! (Boréal), et l’ouvrage de Brian Moynahan, Le concert héroïque (Jean-Claude Lattès), racontant l’histoire du siège de Leningrad et de la création de la 7e Symphonie de Chostakovitch, avaient dominé le chapitre livres musicaux de la première partie de la saison 2015-2016, autant la première moitié de 2016 est écrasée par deux ouvrages majeurs au sujet de l’opéra : La civilisation de l’opéra de Timothée Picard chez Fayard et ce Wagner antisémite chez Christian Bourgois.

La question de l’antisémitisme de Wagner ne se pose même pas. Dès la première de trois citations judicieusement mises en exergue, Jean-Jacques Nattiez met clairement la table : « J’avais une vieille dent contre cette juiverie et cette rancoeur est aussi nécessaire à ma nature que la bile l’est au sang. »

Le sujet lui-même a déjà été largement abordé. Mais a-t-il été « traité », scruté, comme il l’est ici ? Pas à ma connaissance. Jean-Jacques Nattiez approfondit tout. D’abord, on trouve dans une nouvelle traduction tous les textes originaux écrits par Wagner, dont le plus immédiatement éloquent, La judéité dans la musique. Textes et contextes sont analysés.

Ensuite, Nattiez ouvre le débat sur le père de Wagner. La mère du compositeur ayant eu une liaison avec un acteur du nom de Ludwig Geyer, ce dernier était-il le vrai père de Wagner ? Et Geyer était-il Juif ? Quoi qu’il en soit, la recherche de la paternité hanta Wagner et imprègne notamment Lohengrin.

Grosso modo, on peut s’entendre sur la dichotomie suivante : Wagner était un musicien de génie, l’autre, un personnage peu recommandable. Cela sépare les choses et c’est finalement assez confortable. Mais on peut aller plus loin, et l’importance capitale du livre Wagner antisémite est de franchir une étape supplémentaire en reliant la vie et l’oeuvre, c’est-à-dire en traquant l’antisémitisme dans les compositions et les livrets.

Certes, on avait quelques évidences sur le fait qu’Alberich qui vole l’or du Rhin pour dominer le monde était une caricature antisémite. Alberich, Mime et aussi Hagen le sont. Nattiez montre et analyse pourquoi et comment l’antisémitisme s’instille dans des paroles ou leur traitement musical.

L’exemple le plus éloquent et original est cependant celui du personnage de Beckmesser dans Les maîtres chanteurs, Nattiez prouvant que la sérénade est la caricature d’une prière intitulée Retzai. Ces dimensions sont peu à peu perdues aujourd’hui, surtout et y compris dans l’interprétation. Il serait intéressant de voir si une interprétation « authentique » serait comprise par les auditeurs…

Jean-Jacques Nattiez, toujours très scrupuleux et méthodique, montre comment le racisme s’est élargi dans Parsifal, avec le côté ouvertement arabisant du haïssable Kundry et de ses filles-fleurs. On remerciera aussi l’auteur de mettre les points sur les i en ce qui concerne le national-socialisme. Dans Wagner est-il la cause de la Shoah ?, Nattiez affirme haut, fort et avec raison que ce n’est pas parce que Hitler était fasciné par Wagner que Wagner est une source ou une cause de la montée du nazisme et de ses pires atrocités.

Lecture passionnante, donc. On espère que l’index des noms propres, qui a connu quelques problèmes dans notre exemplaire, a pu être reconstitué pour les tirages suivants.

Wagner antisémite

Jean-Jacques Nattiez, textes de Wagner, traduits de l’allemand par Marie-Hélène Benoit-Otis, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2015, 695 pages

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