Concerts classiques - Troublant et très beau

Il est des soirs où, par-delà les réserves esthétiques qu'on pourrait avoir devant une oeuvre, on se voit complètement subjugué par la force de celle-ci. Il serait facile de décrier tel ou tel trait facile de la Ire Symphonie de John Corigliano: la pièce en abonde. Pourtant, pour une de ces précieuses fois que seul le concert sait faire découvrir, le plus important reste ce profond trouble que la musique suscite.

Tout servait un but mardi soir, et rien n'était donc gratuit. La symphonie est imposante et les vagues de son clouent dans le fauteuil comme la douleur habite un corps, les silences des cordes pianissimo en filigrane laissant suspendu comme on recueille un dernier souffle. La large palette sentimentaliste pourrait faire tomber dans le sentimentalisme à la Philadelphia, mais John Corigliano a bénéficié d'un OSM et d'un chef qui ont préféré mordre dans le contenu plutôt que dans l'effet.

Jacques Lacombe a dirigé comme un vrai chef. Il impose sa vision de la musique et commande à l'OSM de jouer comme lors des grands soirs. La disposition inhabituelle de l'orchestre (piano en coulisse, cloches tubulaires et cuivres en étalage stéréophonique) le force à plus d'autorité, ce qui l'amène à mieux partager la foi qu'il a en cette musique. Le gros trait et la facilité deviennent alors des outils, voire des armes redoutables, pour que, tout à coup, l'aspect ineffable et indicible de l'émotion contemporaine vise le coeur de la cible, à savoir convaincre de la justesse de la grandeur du concert, du fait que cette musique à programme a bel et bien le droit d'être...

L'exploit est de taille et il y a fort à parier que le compositeur n'a jamais entendu sa symphonie aussi bien faite. Si on est en droit de se demander ce qui adviendra de cette musique à l'avenir, on est obligé de lui reconnaître une vérité bien actuelle à laquelle même le plus rébarbatif des membres du public ne peut résister. Américain à l'os, le Corigliano engagé peut soulever les foules.

André Watts se présente ensuite pour le IVe Concerto de Beethoven. Trous de mémoire, problèmes de passages de pouce: non, techniquement ce n'était pas un grand soir pour lui. Mais ce n'est rien: André Watts a véritablement interprété ce concerto, le plus beau de Beethoven, soutenu par un OSM et un chef encore totalement engagé, à l'oreille généreusement ouverte, ce qui chasse la routine. Avec une sonorité exceptionnelle (étudiants en piano, allez l'entendre pour savoir comment avoir du son — pas de la puissance, du son, c'est à dire comment timbrer un piano), il nage sur toutes les splendeurs de la partition pour en faire ressortir des mignardises délicieuses et oubliées. Sans pouvoir parler d'une version irréprochable, on peut donc se réjouir d'entendre autre chose que le banal service alimentaire.

Quand un pianiste arrive à faire partager ce genre de raffinement, malgré les bavures dont il faut bien se désoler car elles gênent, on n'ose même pas se plaindre.