Festival de Lanaudière : l’instant magique

Le chef Yannick Nézet-Séguin, assis sur son podium, écoute les yeux fermés la lévitation musicale du pianiste américain Nicholas Angelich dans son rappel : le Prélude opus 32  n° 5 de Rachmaninov.
Photo: Festival de Lanaudière 2016 Christina Alonso Le chef Yannick Nézet-Séguin, assis sur son podium, écoute les yeux fermés la lévitation musicale du pianiste américain Nicholas Angelich dans son rappel : le Prélude opus 32  n° 5 de Rachmaninov.

Une image fixe pour toujours les instants d’élévation spirituelle suprême auxquels nous ont fait accéder Nicholas Angelich et Yannick Nézet-Séguin : celle du chef assis sur son podium écoutant les yeux fermés la lévitation musicale du pianiste américain dans son rappel : le Prélude opus 32  n° 5 de Rachmaninov.

Image insolite d’un chef partageant à quelques centimètres de son soliste un rappel qu’il avait lui-même sollicité… Comment aurait-il pu en être autrement ? Angelich et Nézet-Séguin avaient tant partagé, tout partagé, dans une Rhapsodie sur un thème de Paganini marquée à la fois par une félinité racée et une sorte de sensualité mystique.

Dans la forme, cette Rhapsodie semblait articulée en trois volets d’un concerto, avec une cohérence rythmique extrême dans les premières variations et un « mouvement lent » que personne parmi les privilégiés présents n’oubliera : des Variations XI et XII moelleuses comme un fondant au chocolat sortant du four, une Variation XV (piano seul) avec la liberté d’une improvisation jazzée, puis la fameuse Variation XVIII, d’une profonde et émouvante introspection.

Photo: Festival de Lanaudière 2016 Christina Alonso Le chef Yannick Nézet-Séguin, assis sur son podium, écoute les yeux fermés la lévitation musicale du pianiste américain Nicholas Angelich dans son rappel : le «Prélude opus 32  n° 5» de Rachmaninov.

Rien n’était mièvre dans cette vision aristocratique, au sens d’une aristocratie de l’âme. Pourquoi Nicholas Angelich est-il, au disque, si engagé dans l’interprétation des romantiques allemands ? Il devrait plutôt immortaliser un maximum d’oeuvres de Rachmaninov, lui qui avait commencé sa carrière par ce compositeur.

Angelich a tout pour glorifier Rachmaninov : une finesse de toucher incroyable, la poigne, l’invention et une absence de condescendance. Angelich révèle la noblesse de Rachmaninov et cette révélation avec Yannick Nézet-Séguin, a tenu, l’espace de 25 minutes, de la magie la plus pure. L’instinct du chef québécois lui disait de demander à son soliste de prolonger cet état de grâce par le plus beau des Préludes de Rachmaninov, joué comme s’il évoquait des envolées d’oiseaux.

Les spectateurs l’avaient vraiment mérité, ce moment. Un quart d’heure avant le rendez-vous musical des trombes d’eau se sont déversées sans crier gare sur un public fort nombreux sur la pelouse. Ce public a ensuite accueilli Yannick Nézet-Séguin comme une rockstar, un « On t’aime ! » fusant même de la foule. L’être aimé a ensuite déclaré au micro que l’Amphithéâtre Fernand-Lindsay était « l’un des endroits les plus magiques sur terre pour faire de la musique ».

Le titre du concert s’expliquait par le lien de toutes les oeuvres présentées avec l’histoire de l’Orchestre de Philadelphie. Évidemment, Rachmaninov est la figure populaire associée à cette phalange d’élite. Il est heureux, aussi, que le chef s’intéresse autant aux transcriptions de son prédécesseur Stokowski. Cela nous a valu une entrée en matière d’une puissante grandeur. Nézet-Séguin ne surjoue pas Stokowski. Il anoblit la transcription de la Passacaille et fugue en do mineur comme en témoigne la grande classe du dernier accord, qu’un mauvais interprète aurait fait « gueuler ».

Le chef a aussi donné la première canadienne de Mixed Messages de Nico Muhly, l’une de ses commandes. La présence de cette oeuvre était un peu étrange dans ce menu post-romantique. Muhly effectue en quelque sorte une synthèse entre Glass (minimalisme cultivé), Copland (évocation) et Daugherty (musiques urbaines). En cela, il est habile et malin.

Le programme s’achevait avec les Danses symphoniques de Rachmaninov, une superbe mise en place d’une oeuvre complexe. Mais là, comme dans la 2e Symphonie à la Maison symphonique, il reste une marge d’interprétation conséquente à Yannick Nézet-Séguin. On était hier à 75 % de ce que l’oeuvre a dans le ventre. Les 25 % supplémentaires sont à chercher dans un vrai concept (la hantise de la mort, telle qu’elle est montrée par Kondrachine au disque ou Gergiev en concert à Montréal), qui amènera le chef à exacerber bien davantage les contrastes dynamiques et changements de tempos et d’atmosphères, souvent à même quelques mesures, notamment dans le 1er volet.

Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain : bons baisers de Philadelphie

Bach : Passacaille et fugue en do mineur (arr. Stokowski). Rachmaninov : Rhapsodie sur un thème de Paganini. Danses symphoniques. Nico Muhly : Mixed Messages. Nicholas Angelich (piano), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Amphithéâtre Fernand-Lindsay, dimanche 7 août 2016.

3 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 8 août 2016 07 h 20

    Prélude, op.32 no.5 en sol majeur

    Pour les intérressés.es..

    Prélude, op.32 no.5 en sol majeur

    RACHMANINOV - Valentina Lisitsa

    https://www.youtube.com/watch?v=lNEhdiG4Yp8

    .

    • Gilles Frisque - Abonné 8 août 2016 11 h 42

      merci pour la référence de Youtube

  • Christophe Huss - Abonné 8 août 2016 11 h 50

    Le même par Marc-André Hamelin

    ou par notre grand pianiste d'ici

    Marc-André Hamelin
    https://www.youtube.com/watch?v=LRLF3fwDbmU

    Sachant que ce que fait Marc-André Hamelin est exceptionnel, ceux qui ont été à Joliette dimanche comprendront aisément le concept "d'élévation spirituelle suprême"...