Radiohead, version dépouillée

Les guitaristes de Radiohead se sont chargés d’enrober la voix plaintive de Thom Yorke, tantôt avec des pédales d’effets, tantôt en frottant leurs cordes avec un archet.
Photo: David Afriat Le Devoir Les guitaristes de Radiohead se sont chargés d’enrober la voix plaintive de Thom Yorke, tantôt avec des pédales d’effets, tantôt en frottant leurs cordes avec un archet.

Le festival Osheaga a connu son apogée à la toute fin en accueillant le groupe anglais Radiohead sur la grande place du parc Jean-Drapeau, dans une soirée aux conditions idéales et à la sonorisation irréprochable. Le groupe, qui a offert chez nous un des rares concerts en festival de sa tournée nord-américaine, a joué pendant 130 minutes, accordant beaucoup de temps aux chansons de son plus récent album, A Moon Shaped Pool, paru en mai dernier.

La grande question que l’on se posait avant le début du concert : de quelle manière Radiohead abordera sur scène les chansons de ce récent album, compte tenu de la facture si distincte de ses orchestrations ? Comment ces amples cordes arrangées par le guitariste Jonny Greenwood s’incarneront-elles sur scène, comment l’apparente délicatesse de l’exécution des compositions cadrera-t-elle avec le matériel d’albums plus costauds (In Rainbows, Hail to the Thief) ?

On n’a pas tardé à l’apprendre : à 20 h 35 (quinze minutes plus tôt que prévu), Radiohead a ouvert la machine avec un trio de chansons du dernier album. Sur scène, personne pour jouer violons ou violoncelles, les guitaristes se chargeaient d’enrober la voix plaintive de Thom Yorke, tantôt avec des pédales d’effets, tantôt en frottant leurs cordes avec un archet.

Dès le départ, Burn the Witch avait des crocs plus longs grâce à une guitare qui écorchait. L’ambiance a vite tranché avec la délicate Daydreaming, ses volutes d’harmonies de piano et de xylophone s’élevant au ciel, puis avec Ful Stop et sa féroce section rythmique qui magnifiait la composition en nous la révélant sous un autre jour. Ainsi, par un inattendu effet de vases communicants, c’est comme si, lors de ce spectacle, le côté étudié et posé du dernier disque avait déteint sur le précédent matériel de Radiohead, et que ces anciens albums avaient, pour leur part, donné plus de chair, de rythme et d’électricité aux chansons nouvelles.

Tout d’un coup, les Reckoner, Identikit et même la très électronique Bloom semblaient avoir été réduites à leur expression la plus simple… et la plus efficace. Un  groove, un rythme, une mélodie. Distiller du Radiohead pour n’en garder que l’élixir qui donne goût aux compositions. Par exemple, dans la première partie du concert, Radiohead a crinqué les amplis pour balancer une sauvage version de Bodysnatcher, sans beaucoup d’autres effets que celui d’une guitare électrique — ce genre de dépouillement auquel on n’associe peu le groupe. Ça a son effet, Yorke l’a constaté : « OK, maintenant, tout le monde est réveillé. Maintenant, on peut commencer ! »

Pendant quatre-vingt-dix minutes, le groupe a alterné les nouvelles et les anciennes chansons, se montrant brillant dans une version allégée de Pyramid Song qui soulignait la batterie jazzée et les harmonies de guitares. Les fans ont cependant dû attendre à l’enchaînement des Everything in Its Right Place, Idiotheque (brute, minimaliste, mémorable parce que jamais entendue de telle manière !) et There There pour retrouver les chansons les plus connues du groupe.

Nous avons été gâtés au rappel avec Let Down, la douce et nouvelle Present Tense, Paranoid Android, Exit Music (for a Film) et Karma Police, ici quasiment réduite à une limpide et poignante version piano-batterie-voix, puis le choeur des admirateurs pour la coda, un moment à donner des frissons. Radiohead a offert la tournée générale au rappel pour envoyer les fans à la maison avec le sourire et faire oublier quelques petites maladresses dans le choix de l’ordre des chansons interprétées. Et puisque vous le demandez : oui, ils ont bel et bien joué Creep, premier succès de 1992, longtemps banni de leurs concerts ! « Ce sera une bonne manière de nous laisser… ou pas ! » a blagué Yorke. Ce le fut. Maintenant, vivement le retour du groupe en salle, et avec une section de cordes.

…et les autres

Osheaga s’est ainsi terminé sur plusieurs bonnes notes, et pas seulement grâce à la performance de Radiohead. Pour tout dire, ce dimanche de clôture présentait l’affiche la plus alléchante des trois jours du festival, et tous les artistes que nous avons côtoyés sur scène ont offert d’emballantes performances, des Britanniques Foals et leur chanson post-punk mélodieuse en milieu d’après-midi, à la moins connue Dilly Dally, rockeuse torontoise qui trempe sa voix et sa guitare dans le vitriol pour croasser des chansons sentant bon le grunge et les Pixies.

Attardons-nous cependant aux concerts de Skepta et Grimes. La seconde était bien sûr attendue, or nous n’espérions pas un accueil aussi enthousiaste pour le MC britannique, qui a joué sur la scène Verte à 16 h 55. L’endroit était noir de monde pour le vétéran de la scène grime anglaise, ici étouffée par l’influence du rap américain, mais voilà qu’à notre plus grand ravissement, les admirateurs connaissaient les paroles des plus grands succès de Skepta, de That’s Not Me à Hold On en passant par l’imparable Shutdown, toutes servies sur des lignes de basses roulant au-dessus des limites de vitesse permises. De la visite rare que ce brillant ambassadeur du grime, qui nous a servi plusieurs extraits de ce récent album, Konnichiwa, hautement recommandé.

On avait offert à Grimes la grande scène de la Montagne, à l’autre bout du site, pour le concert de 17 h 40 — une sorte de consécration pour cette artiste de Vancouver ayant connu le succès international après avoir séjourné chez nous quelques années.

Accompagnée par trois danseuses qui, à l’occasion, jouaient de la guitare, des claviers ou des percussions, Grimes a offert une première demi-heure complètement hystérique, une version démesurée de la dance-pop saccharinée de son plus récent album, Art Angels, n’adoucissant le tempo que le temps d’interpréter la brillante Genesis, chanson qui l’a fait connaître en 2012.

La musicienne, qui sautait d’un clavier à l’autre, s’emparait ensuite de son micro et allait danser au-devant de la scène, a pourtant tenu à s’excuser à trois reprises auprès du public d’Osheaga : « J’ai le rhume, je suis désolée… D’habitude j’aime en donner plus sur scène, mais là… » Durant les trente premières minutes, rien n’y paraissait, sinon la voix qui craquait un peu dans les hauteurs. Puis, Grimes a pris une courte pause en coulisse. À son retour, la fatigue de neuf mois de tournée puis le virus ont fait leur effet, et c’est à regret, le sien comme le nôtre, qu’elle a dû écourter de dix minutes son concert. Même malade, Grimes a donné une performance d’une rare énergie.

La voie des jours ensoleillés

Le point de presse qu’a livré hier après-midi Jacques Aubé, vice-président exécutif d’Evenko, n’avait pas besoin d’être très long, d’autant plus qu’il avait un autre événement à couver : la première de Céline au Centre Bell. Ses paroles résument tout : « Nous affichons complet pour la cinquième année d’affilée. » La loi du nombre.

Franchement, il n’y avait rien d’autre à ajouter à ce festival rondement mené. Pas d’anicroches, pas de graves lacunes d’organisation ni d’annulations catastrophiques — sinon celle de Disclosure, qui devait jouer avant Radiohead. Ajoutez à cela une météo de rêve, pas besoin d’être vice-président pour conclure au succès de cette 11e édition d’Osheaga. Qu’ajouter d’autre ? Ah oui, tiens : la fontaine devant la scène Verte, un bon coup ça, non ? « Pour Île Soniq la semaine prochaine, on la transporte devant les scènes principales », déclare Aubé.

L’édition 2017, elle, s’annonce cependant plus corsée. « Ce sera effectivement tout un challenge de négocier le déménagement d’Osheaga » en raison des travaux de réaménagement du parc Jean-Drapeau. Le nouvel espace n’a pas encore été choisi : « Il faut trouver les bons endroits, tout en travaillant avec la Ville de Montréal, avec les administrations des lieux ciblés », ajoute le vice-président.

En terminant, et puisqu’on parle d’organisation, notez que certaines des étoiles du week-end n’apparaissaient pas sur l’affiche d’Osheaga. C’est à peine si on les apercevait sur le site, aussi. De petites fourmis portant un t-shirt vert qui nettoient tout sur le passage des festivaliers — tant de gens qui mangent et boivent, et pourtant, le site demeure impeccablement propre.

Ils sont plusieurs dizaines d’employés à l’entretien du site, formant trois équipes de travail qui se relaient 24 heures sur 24 heures pour garder le parc Jean-Drapeau sans détritus. L’un d’eux se nomme Samuel, a 18 ans et suit un DEP en mécanique diésel. Son emploi d’été, c’est de passer inaperçu dans les grands rassemblements, vidant les poubelles et torchant les festivaliers. Pendant que les autres jeunes de son âge courent d’une scène à l’autre une bière à la main, lui bosse au soleil.

« Pendant ma pause, vers 21 h, j’essaie d’aller voir un bout de spectacle. » Entre deux grands événements, il donne un coup de main à la production, et fera ça encore jusqu’au retour à l’école. Quelqu’un doit faire ce dur boulot, et ce quelqu’un, c’est lui. Merci Samuel. « Au moins, les gens d’Osheaga ne sont pas si pires que ça en comparaison avec ceux de la Formule 1, nous a-t-il confié. Si tu voyais ce qu’on ramasse sous les gradins durant la F1, c'est dégueulasse. »

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