Dans les souliers de Jorane

J'étais en train de dessiner des moustaches sur la photo de presse de Jorane quand le téléphone a sonné pour l'entrevue. Pile à l'heure en plus. J'avais quand même une bonne heure devant moi pour trouver quelque chose à lui reprocher.

Les paroles d'abord. Vent Fou (1999) et 16 mm (2000) nous avaient habitués à une Jorane de violoncelle et de chants sans paroles. Mais voilà que sur Évapore, la musicienne s'est permis de chanter dans une langue intelligible, le français. «Les paroles sont arrivées un peu comme ça. C'est sûr que c'est un changement de direction, mais ce n'était pas voulu. Il n'y a rien qui m'empêchait de refaire un album sans paroles, personne ne m'a pressée, mais j'ai vécu plein d'affaires tripantes ces dernières années que j'avais à exprimer.» Des affaires tripantes comme les voyages nous dira-t-elle. C'est d'ailleurs dans ce contexte qu'est née la chanson Évapore. «J'étais dans le train en Allemagne et je venais d'écouter L'Imprudence de Bashung. J'étais loin. Les mots sont apparus dans ma tête. C'était un moment doux.»

Moi mes souliers...

Les déplacements ont été nombreux ces dernières années pour la petite fille de Charlesbourg. Tournées en Europe, enregistrement du dernier album à Los Angeles, voyages au Mexique et en Amérique du Sud... C'est au Pérou qu'elle a composé la très belle et dépaysante Cucaracha avec laquelle débute l'album. Outre l'inspiration, elle dit avoir trouvé dans ces pérégrinations une espèce de mise au point personnelle. «À force de se retrouver en tournée, c'est sûr qu'on découvre de nouveaux endroits, mais on se découvre soi-même.» Alors, c'est comment lorsqu'on revient chez soi? «Le retour, c'est toujours spécial. Mais même quand j'étais jeune, j'avais toujours envie de partir. C'est encore le cas maintenant, mais, là, j'ai aussi envie de revenir. Je me sens enracinée. C'est le fun aussi de ressentir ça.»

Ça tombe bien, la musicienne a devant elle plusieurs semaines de spectacles au Québec dont celui de ce soir, au Grand Théâtre de Québec, où l'on pourra entendre le répertoire des trois albums. Et ce n'est pas tout puisque Évapore n'est que le prélude à un album plus long qui doit sortir à l'automne. S'ajoute la sortie récente de la bande sonore du film de Claude Fournier, Je n'aime que toi. D'ailleurs, tout laisse croire que cet élan est appelé à se poursuivre. Parce que s'il est un leitmotiv dans le discours de Jorane, c'est celui des nombreuses idées qu'elle a en tête. Quand on lui demande où elle se voit dans dix ans, la musicienne de 28 ans répond qu'elle «ne pense pas à ça» et qu'elle vit «au jour le jour» avant de préciser qu'elle ne veut surtout pas arrêter de faire de la musique. «J'espère en vivre, et j'aime ça enregistrer des CD. J'ai beaucoup d'idées et j'aimerais pouvoir toutes les mettre sur disque.»

Des souliers à sa taille

Quand même, il faut se faire confiance là-dedans. On ne se sent pas dans ses petits souliers quand vient le moment d'enregistrer une chanson avec Daniel Lanois (Pour ton sourire) ou encore de travailler avec un gars comme Michael Brook qui a collaboré avec Peter Gabriel et Brian Eno? «En fait, je n'ai pas été poussée à sauter des étapes ou à faire des choses que je n'étais pas prête à faire. Aux studios de Los Angeles, je suis arrivée toute seule avec Sébastien [Nasra, son impresario]. À un moment donné, j'avais une opinion, je l'ai dite et ils ont suivi. Là, j'ai compris que, non seulement j'avais le droit de dire ce que je pensais, mais qu'en plus, ça marchait.» C'est clair, Jorane ne veut pas faire du sur-place et cherche à se renouveler sur le plan musical. Avec Michael Brook à la barre de ses deux nouveaux albums, elle s'est donné les moyens d'y parvenir avec succès. «C'était clair que musicalement, je voulais avancer et m'offrir toutes sortes d'arrangements. Sur Évapore, il y a du cor, du piano, un quatuor à corde au lieu du violoncelle sur violoncelle. C'est tellement cool d'apporter les textures d'autres musiques.» Quand même, dans la musicienne à succès d'aujourd'hui, il reste quelque chose de la scrupuleuse Jorane des débuts. Évoquant cette époque, elle se rappelle qu'alors, elle savait surtout «ce qu'elle ne voulait pas». Et maintenant, est-ce que Jorane sait ce qu'elle veut? «Un peu.» Il n'y a pas à dire, c'est difficile de trouver quelque chose à lui reprocher.
- Au Grand Théâtre de Québec, ce soir à 20h.