Opéra - Fausse représentation

Qui a bien pu imaginer une telle scandaleuse imposture? Cela reste un mystère, mais les conservatoires d'art dramatique et de musique de Montréal ont leurré le public — pire, leurs étudiants — ainsi que toute la machine des subventionneurs en osant présenter la chose qu'est Hermione et le Temps sous le nom d'opéra. Soyons net: nous avons assisté à une adaptation fort bien faite par Normand Chaurette du Conte d'hiver de Shakespeare, même si le public n'ose pas pleurer aux moments dramatiques ni rire quand l'adaptateur fait des jeux de langue vraiment amusants. Cela devait être un livret. Qui dit livret, dit musique.

Ici le bât blesse, et fort, devant le détournement de l'entreprise — on annonce un opéra ne l'oublions pas et on ne nous en présente pas! —, et force est d'admettre que, malheureusement, le «compositeur» Denis Gougeon est le premier coupable. De musique, il n'y a pas! On a vu la pièce avec quelques fois un tout petit brin de choeurs à deux voix avec enrobage primaire, quelques chansonnettes et, ô miracle, le luxe de deux trios de deux minutes. Cela s'appelle, dans le vrai monde, musique de scène, dans un autre contexte une chose fort bien en soit — et Gougeon a déjà signé de très belles pages pour le théâtre. Dans cet environnement cependant, il faudrait dire que ce qu'il a fait pour Maîtres Anciens, par exemple, est un opéra. On sent tout de suite la trahison de la part d'un compositeur qui n'a pas su écrire un opéra, sauf se limiter à l'épisode de ballet, si traditionnel dans le genre grand opéra français — et ici au troisième acte, comme dans la tradition la plus conservatrice... —, une tradition ridicule dont plus d'un musicien a ri bien avant nous. Voilà l'effort!

D'opéra donc, absolument rien. Qu'à peine 30 toutes petites minutes de musique d'accompagnement — à l'opéra, à l'opposé du théâtre, la musique est personnage agissant depuis Monteverdi, donc Gougeon fait chou blanc — sur une représentation de deux heures. Et encore, pour qui connaît le théâtre de Shakespeare, aux endroits où le texte demande qu'on chante ou danse, comme dans presque toutes les pièces du grand William. On est loin de Falstaff, Macbeth ou Otello! Appeler cela «faire un opéra» sur du Shakespeare tient de la plus vile démagogie, de l'arrivisme le plus complet.

En plus, on a déjà entendu du bien meilleur Gougeon, quand il travaille avec des gens qu'il ne saurait prendre pour des poissons. Alors pas d'opéra ici, nullement; que du théâtre et dans une mise en scène qui pastiche — on n'ose dire plagie, mais la tentation est grande — ce que François Girard a fait avec la Symphonie des Psaumes et Îdipus Rex. Le Conservatoire comme lieu de création? Dans ces circonstances, absolument pas. On peut ne pas aimer Le Vampire et la Nymphomane de Serge Provost. Au moins ce dernier avait, lui, écrit un opéra. Avec cette «production» de Hermione et le Temps, on ne peut parler que d'outrage à un nom, celui d'opéra, dans toutes ses diversités.