Les plaines d’émotions par Rammstein

Le chanteur de Rammstein, Till Lindemann
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le chanteur de Rammstein, Till Lindemann

L’espace d’un soir, les plaines d’Abraham sont redevenues un champ de bataille. Mais plutôt que d’opposer deux solitudes, c’est dans la communion d’une même passion musicale que se sont réunis les gens. Leur dieu ? Rammstein. Leurs apôtres ? Gojira. 

Rammstein n’avait plus mis le feu à la ville de Québec depuis 2010. C’était déjà en ces lieux. Déjà dans le cadre d’un Festival d’été de Québec. C’est donc peu dire que les Allemands étaient attendus : les plus téméraires étaient en rang de combat devant l’entrée du site depuis le début de matinée. Ces amateurs de guitares lourdes ont été délaissés par la programmation cette année. 

La fosse avait été prévenue : « Pour profiter du spectacle, renoncez aux enregistrements », était-il écrit en français sur les écrans géants et dans la graphie du groupe. Car ce dernier en a mis plein les yeux. Même la Lune, tout aussi pleine, en était bouche bée. Les Berlinois sont reconnus pour des spectacles travaillés, aux costumes variés, et rythmés au quart de tour par des effets pyrotechniques et autres artifices colorés, souvent jusqu’à l’excès. 

Le sextet apparaît en retard après un décompte projeté sur un rideau, plongeant le public dans un état de folie. Les guitaristes Richard Zven Kruspe et Paul H. Landers descendaient du plafond pendant que le bassiste Oliver Riedel, habillé en moine blanc — en quasi négatif d’un Adam Darski de Behemoth — arrive en deus ex machina. Quant au chanteur Till Lindemann, il gagne la scène accompagné d’autres feux d’artifice. Débute alors Ram 4, un hymne rassembleur, qui a été émaillé d’un « Liebe Québec, tabarnac », souligné par des hourras bien sentis. 

Photo: Francis Vachon Le Devoir Une foule considérable attendait Rammstein sur les plaines d'Abraham dimanche soir.

Rammstein a toujours été à la limite du politiquement correct. Ainsi, le roulement des « r » rappelle le parler en vigueur durant le régime nazi — les textes ne sont qu’en allemand —, ce qui leur a longtemps valu une mauvaise réputation. Mais sur Zerstören, Till Lindermann est venu vêtu d’une tunique brune qui cachait une ceinture d’explosifs qui pétarda à la fin du titre. Le public a jubilé, mais c’est sans doute un pétard mouillé dans le contexte international actuel. 

À partir de Feuer Frei — « Feu à volonté », une autre oeuvre à la réputation particulière — a commencé le jeu du chat et de la souris entre Till Lindemann et Christian « Flake » Lorenz, le claviériste et la tête de Turc de la formation ; une coutume des concerts qui a fait sourire plus d’un. Mais c’est quand Till apparaît avec un masque lançant des flammes à chaque « Feuer frei » chanté que le public a scandé une nouvelle fois des « Rammstein ».

 Le jeu entre Till et Flake atteint son apogée sur Ich tut dir weh — « Je te fais mal », aussi une chanson polémique, dont le clip a été interdit en Allemagne — lorsque le claviériste, muni d’un masque de masochiste, se fait traîner à la laisse à quatre pattes, coups de pied au derrière, sur la scène et mettre dans une baignoire que Till arrosera d’étincelles. Flake en ressort alors en costume… étincelant. Un classique qui ravit toujours autant.

 Sur Du Hast, leur titre emblématique, le public chante à tout-va les paroles. Des flammèches tirées au-dessus du public réchauffent une atmosphère qui s’était refroidie en température, mais pas en dévotion. 

 Après la reprise de Stripped, de Depeche Mode, le groupe est parti pour le rappel sous des applaudissements nourris et des « olé olé ». À son retour, le sextet a gratifié les plaines de la ballade Sonne, de l’hymne contre l’hégémonie culturelle Amerika et du classique Engel, où Till Lindermann montait littéralement au ciel, affublé d’ailes d’ange en feu.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Le chanteur et guitariste de Gojira, Joe Duplantier

Amuse-gueules français

Il n’a pas fallu attendre les vedettes de ce soir pour voir les plaines bondées. Car plus tôt dans la journée, c’est Gojira qui a étalé tout son savoir métallique auprès d’une foule réceptive. Venus pour la promotion de leur dernier album, Magma — un succès tant critique que commercial —, les enfants chéris de la scène française ont été une parfaite mise en bouche pour leurs confrères teutons. En entrant sur Toxic Garbage Island, le groupe a fait sauter le parterre de joie. Inspirés, les Bayonnais ont une nouvelle fois assuré un concert « total », sans artifices ni effets.

« La dernière fois qu’on est venus, on était en ouverture de Metallica [pour la fermeture du Colisée Pepsi, le 14 septembre 2015]. Cette année, on ouvre pour Rammstein. C’est plutôt pas mal », a dit l’enjoué Joe Duplantier, le chanteur et premier guitariste du groupe.

Incisifs et brutaux, les accords et harmoniques techniques ont fait lever les bras de la fosse plus d’une fois. Les derniers titres, comme l’écologique Sylvera ou l’humaniste Stranded, y passent dans la sauce, tout comme les classiques L’enfant sauvage, Oroborus ou Blackbone. Ça n’a rien d’indigeste et les fans n’en sont repus que lorsque le dessert est servi : un solo de batterie de Mario Duplantier, le frère de l’autre. Yeux fermés, respiration haletante, les coups de baguette se font de plus en plus intenses, accompagnés de blast beats assassins. Le public, par applaudissements, en redemande.

Mais c’est sur The Shooting Star que les Bayonnais ont été les plus surprenants. « On va vous “atmosphériser”. Ça n’existe pas ce mot, mais on est là pour inventer des trucs », avait prévenu Joe Duplantier. Sur ce premier titre en voix claire en vingt ans de carrière, le chanteur a défendu avec brio une évolution stylistique qui n’a pas plu à certains fans de la première heure.

 

Rammstein

Rammstein est un groupe formé à Berlin en 1994 par d’anciens Allemands de l’Est. Ils jouent du métal industriel, un mélange qui unit guitares saturées et rythmes martiaux rappelant le bruit mécanique des complexes métallurgiques soviétiques.

Gojira

Gojira est une formation française de Bayonne créée en 1996 autour des frères Duplantier. Leur genre est difficile à étiqueter tant leur originalité a porté des fruits. Une chose est sûre, il s’agit de métal extrême, au tempo très rapide et à la voix grognée héritée du death metal.