John Fogerty au Centre Bell: après ré, c’est la et sol

John Mellencamp — je le cite de mémoire — a dit un jour que ses chansons, Pink Houses et autres Jack and Diane, étaient faciles à repiquer exprès pour les guitaristes en devenir : des accords de base, rien que des accords de base. Tout au plus un septième ici et là lorsque nécessaire. Les apprentis des années 1980 le remercieront : c’était moins simple de jouer du Tears for Fears ou du Spandau Ballet, disons. Pareillement, j’ai appris à jouer avec du Creedence Clearwater Revival — CCR pour les intimes. Ça m’est revenu mardi soir au Centre Bell, alors que John Fogerty, le chanteur et l’auteur-compositeur du formidable catalogue CCR, a lancé Travelin’ Band (deux minutes dans le tapis !), puis aligné Green River, Born on the Bayou, Who’ll Stop the Rain et Lookin’ Out my Back Door en première salve de son imparable spectacle. Mes mains plaquaient les accords dans le vide : celle-ci en mi majeur tenu longtemps, celle-là en sol (avec un ré, suivi d’un mi mineur). Mémoire des doigts.

Dans mes années 1970, quand j’essayais de grattouiller l’aria achetée chez Eaton pour Noël, même les Stones c’était pas simple, rapport aux « open tunings » à cinq cordes de ce mécréant de Keith Richards. Du Joni Mitchell ? Je ne sais toujours pas comme elle faisait ce qu’elle faisait. Reprendre du Yes, du Gentle Giant ? Et quoi encore, rouler sur la Lune en CCM trois vitesses à pneus ballounes ? I-ni-ma-gi-na-ble. Du CCR, c’était non seulement à notre portée, mais ça nous liait à l’histoire du rock’n’roll et ce qui mena au rock’n’roll. La chanson Midnight Special, au programme ce mardi soir, Fogerty l’a déclinée de Johnny Rivers, lequel l’avait récupérée de Leadbelly, bluesman légendaire qui l’avait enregistrée… en 1934, à partir d’un morceau traditionnel. Suivez mon regard. CCR, le corpus Fogerty, c’était la fenêtre ouverte sur les deux bords sur l’histoire de la musique de l’Amérique. Ça ramenait au commencement, ça se contrefichait des albums-concepts, et ça annonçait un Springsteen.

Et en ce soir de juillet 2016, ça existait encore très fort. Elle vibrait, Midnight Special. Comme les autres, encore parfaitement carrossables et, par là, vivantes et pertinentes, parfaites chansons de trois minutes et des poussières (sauf la version à rallonge de I Heard It Through the Grapevine, concession au San Francisco d’origine du groupe, où les relectures de moins de cinq minutes étaient interdites par un édit du Grateful Dead). Bonnes à jouer, bonnes à scander le rythme (oh la frappe de Kenny Aronoff !), bonnes à entonner à plusieurs milliers. Ce dont personne ne s’est privé. Avez-vous déjà chanté Whoooooooo’ll Stop The Raiiiiiiiin ? Ça donne encore et toujours du courage pour la suite du monde.

Au présent et au passé en même temps

Arrivé aux belles et touchantes chansons que sont Lodi et Have You Ever Seen the Rain, j’ai pensé à Marc Gravel. Mort dans la jeune vingtaine, accident d’auto, c’était celui qui, à 12-13 ans, jouait déjà vraiment bien de la guitare dans ma bande de copains. Il était aussi le plus poilu, moustachu et tout : plus avancé à tous égards. C’est de lui que j’ai appris ces chansons. Et, du coup, les accords de base. C’est aussi avec lui que je suis allé voir le Rolling Thunder Revue de Dylan au Forum en 1975. Un type qui vous initiait à la vie, Marc Gravel. C’est fort, les chansons : ça fait vivre les gens au présent et au passé en même temps.

Quand Fogerty a fait Centerfield, hymne au baseball aussi évocateur que Take Me Out to the Ball Game, j’étais à la fois au Centre Bell et au parc Jarry, tiens. Rusty Staub frappait un circuit. Du temps aboli, le temps d’un refrain : « I’m ready to play, today ! » Oh qu’il était prêt, John Fogerty, mobile et excité avec sa guitare en forme de bâton de baseball. Restait à frapper le grand chelem final, ce qu’il a fait sans s’arrêter sur les buts : The Old Man Down the Road, Fortunate Son, Bad Moon Rising, Proud Mary. Il n’a même pas eu à glisser au marbre.

Bad Moon Rising, je tiens à le préciser, c’est ré, après c’est la, après c’est sol. Ça ne s’oublie pas. Même ceux qui, dans ce Centre Bell, n’ont jamais touché à une six-cordes, le savaient. C’est dans le code génétique du fan de rock, Bad Moon Rising. Quand la chanson a démarré, on était tous guitaristes.