Une affaire de trompettes

Les trois spectacles de la série Invitation du trompettiste Christian Scott ont été mémorables.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les trois spectacles de la série Invitation du trompettiste Christian Scott ont été mémorables.

Au final, notre festival 2016 aura été affaire de trompettes : celle incandescente de Christian Scott, d’abord et surtout. Celle, lumineuse, d’Ambrose Akinmusire ensuite. Celle, groovy, d’Erik Truffaz aussi. Celle de Chet, bien sûr. Sans oublier Roy Hargrove, dans un Upsairs surchauffé. Bilan en moments clés, souvent soufflés haut dans le ciel.

Les moments forts : Christian Scott. Les trois spectacles de la série Invitation du trompettiste de 33 ans ont créé du mémorable. L’énergie émergeant de la scène, la force de la proposition, la modernité des intentions, le charisme et la dégaine du leader, la solidité d’un groupe dont la moyenne d’âge doit être de 25 ans, tout était là. Et le concept de « stretch music » cher à Scott — où le jazz se nourrit d’une multitude d’autres musiques noires américaines — s’est enfin révélé dans toute sa pertinence et sa cohérence. Pour le jeu enrichi de Scott, ses expérimentations sonores innovantes, son audace générale, son assurance, la portée sociale et politique de son art, pour le plaisir brut que tout cela procure, chapeau. Et : encore.

Le moment intérieur : Tord Gustavsen. Le pianiste norvégien détonne toujours dans un festival où les virtuoses abondent avec leur torrent de notes. Lui les distille une à une. Les laisse flotter. Les enrobe de silence. Touche si légère que les marteaux du piano caressent à peine les cordes. Son projet avec la chanteuse Simin Tander et le batteur Jarle Vespetad unit langue pachtoune et hymnes sacrés norvégiens. Sa présentation scénique fut purement splendide, tout en intériorité et en finesse, en murmures et en effleurements, en espace sonore et poétique évocateur.

Le moment soul : Gregory Porter. L’imposant chanteur américain tire sa grande popularité d’un ensemble de qualités qu’il a bellement exposées en ouverture du festival au théâtre Maisonneuve. Interprète exceptionnel parce qu’il travaille en profondeur, dans le détail des choses et avec un naturel désarmant. Pas besoin de pousser quoi que ce soit, tout coule de source chez Porter. Son grain de voix donne ainsi beaucoup de textures à un jazz-soul qui ne manque pas de gospel.

Le moment solo : Lionel Loueke. Le spectacle du groupe Blue Note 75 fut excellent de bout en bout, porté par six jazzmen exceptionnels (Robert Glasper, Kendrick Scott, Ambrose Akinmusire…). Ce dernier a notamment offert des éclats de lumière bleue magnifiques en duo avec le contrebassiste Derrick Hodge. Mais on retiendra surtout une intervention absolument sublime du guitariste béninois Lionel Loueke, seul avec sa guitare, sa voix… et cette capacité de faire croire qu’il était douze, un pied en Afrique, l’autre dans le jazz américain.

Le moment piano : Fred Hersch. En solo au Gesù, le pianiste américain a montré toute l’étendue de son art — et le pourquoi de sa réputation : touche extraordinaire, contrepoints exquis, richesse harmonique incomparable, finesse mélodique pour un jazz imbibé de classique… et de beauté.

Le moment « Chet figé sur scène » : Roy Hargrove. Son premier set au Upstairs fut le moment le plus authentiquement jazz de tout ce festival. Mais Roy Hargrove a aussi passé son heure et quart en statue de cire sur scène : une pose à la Chet, accroché à sa trompette, réfugié derrière ses lunettes noires. Très bien pour les photos… un peu moins pour rassurer sur son état de santé et de consommation.

Le moment « Chet tout court » : José James. L’hommage concocté par le chanteur avait ce que l’on attend d’un hommage : la volonté de ne pas copier pour plutôt s’approprier. Déconstruire pour réinventer. Ainsi Chet fut-il servi bellement, manière José James.

Le moment révélation : Elena Pinderhughes. D’abord avec Christian Scott, puis avec Kenny Barron, la toute jeune Elena Pinderhughes (21 ans) a eu beaucoup d’espace pour montrer un immense talent de flûtiste, peu importe le tempo ou la couleur du morceau.

Le moment gâché : Lauryn Hill. On est y allé le premier soir, retourné le deuxième. Ce fut un peu mieux là, mais quand même : la sonorisation exécrable de Wilfrid-Pelletier par l’équipe de la chanteuse Lauryn Hill a gâché ce moment hautement attendu. En gesticulations constantes pour faire hausser ou diminuer le son dans ses moniteurs, Hill n’a jamais semblé être capable de s’immerger totalement dans une chanson. Frustrant, parce qu’il y avait beaucoup à apprécier du neo-soul/hip-hop/funk/rap/R&B d’une dame dont la filiation d’esprit avec Nina Simone devient de plus en plus évidente.