Déconstruire Chet

José James accompagné de Takuya Kuroda à la trompette
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir José James accompagné de Takuya Kuroda à la trompette

José James a prévenu le public : tout chanteur jazz — professionnel ou amateur — devrait éviter de tenter de chanter My Funny Valentine. Ça ne se fait pas, parce que c’est la chanson de Chet Baker, comme Unforgettable est celle de Nat King Cole. Des versions définitives, point barre.

Mais, a-t-il poursuivi, faire un hommage à Chet Baker sans chanter Valentine ? Ça ne se fait pas davantage. Alors James a chanté cet hymne chettien vendredi soir, pour la première et dernière fois de sa carrière. Et il l’a fait de la seule manière possible : en déconstruisant la chanson pour proposer une relecture absolument personnelle. Jouer Chet ? Oui. Le copier ? Non.

L’ensemble de son hommage à Baker fut d’ailleurs du même acabit — et tant mieux. Révélé en 2008 avec un premier album célébré en 2008 (The Dreamer), James s’est fait un nom en proposant un jazz chanté comparable à nul autre, savamment alimenté par des éléments soul et hip hop (notamment). Cela s’entendait vendredi, sans pour autant dénaturer un répertoire largement composé de sélections du classique Chet Baker Sings (1956).

Rythmique aux teintes hip hop bien assumées, jeu élégant de Takuya Kuroda à la trompette, solide quartet capable de varier les climats, voilà un hommage travaillé avec soin et audace, particulièrement par le leader. James ne possède pas une voix d’une puissance exceptionnelle, mais il compte certainement sur un timbre rare et très doux.

Il sait aussi tirer le meilleur de cette voix par différents effets techniques et autres modulations — cela dit en notant une certaine nonchalance ici et là. Le rendu de The Thrill is Gone était particulièrement éloquent sur le talent d’un chanteur dont la présence scénique très cool-branchée sait aussi capter l’attention.

Là où quantité d’artistes se contentent de dire qu’ils sont « heureux d’être là » et que « voici la prochaine chanson », José James avait vendredi un « discours » : un peu de politique (il a débuté en parlant de la portée des événements de Dallas), un peu d’histoire (sur l’importance du jazz dans l’émancipation de la communauté afro-américaine), un peu de théorie personnelle (selon lui, Chet Baker a été le chanteur qui a ouvert la porte à toutes les voix masculines « vulnérables » qui ont suivi — notamment Bon Iver ou Thom Yorke), etc..

Au final, un hommage senti, aucunement empesé, libre dans le ton et lumineux dans la manière.

Truffaz

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Erik Truffaz

Habitué du FIJM, Erik Truffaz rappliquait vendredi avec son quartet au Monument-National. Et ce fut totalement Truffaz : une rythmique lourde et énergique, des ambiances électriques envoutantes, des strates de trompettes aériennes superposées, un jazz-rock au groove profond et aux inflexions diversifiées… Rien de nouveau pour qui connait bien le trompettiste français, mais rien de réchauffé non plus.

À chaque projet qu’il présente, Truffaz pousse un peu plus loin ses explorations sonores et rappelle la singularité de son travail. Il y a un son Truffaz, un univers Truffaz, et il fait bon les fréquenter.