Tous dans la tête et le coeur de Brian Wilson

Brian Wilson
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Brian Wilson

Dans l’après-midi de jeudi, quelques heures avant son spectacle à Wilfrid, le Festival de jazz a remis son Spirit Award à Brian Wilson. Sa récompense la plus prestigieuse. Son prix hors catégorie, hors normes. D’autres très grands du monde musical l’ont reçu, mais je ne crois pas que le prix a aussi justement porté son nom que pour cet homme qui a créé pour les Beach Boys et pour ses albums en solo des musiques aussi empreintes de recherche spirituelle. Une longue et difficile quête d’amour et d’âme, à travers la musique, les mélodies, les sons, les harmonies vocales, c’est toute la vie de Brian Wilson. Et le voir et l’entendre ce jeudi soir sur scène, malgré les limites plus que jamais évidentes de sa voix, malgré tout le statique de sa posture, tenait du miracle.

Il ne devrait plus être là. Combien de fois a-t-il été compté pour perdu, voire mort ? Les drogues hallucinogènes du milieu des années 1960 auraient dû le rendre fou, son laisser-aller physique des années 1970 aurait dû l’achever, son gourou-médecin des années 1980 aurait bien pu l’entraîner jusqu’où l’on ne revient plus. Au sein de ses propres Beach Boys, la méchanceté opportuniste d’un Mike Love aurait pu le décourager de continuer. Mais non. Envers et contre tout, peut-être parce qu’il a fini par trouver des alliés, des gentils, des aidants, des fans qui étaient aussi des musiciens de qualité supérieure, Brian Wilson a non seulement survécu mais il a trouvé la paix et l’amour qu’il cherchait, dans un lieu où sa musique pouvait s’épanouir, et faire le bonheur de son public. La scène, dans leur écrin protecteur, jouant sa musique comme elle doit être jouée.

Et c’est ce que nous vivons avec Brian Wilson depuis le début de ce XXIe siècle : des spectacles merveilleux où il chante comme il peut, mais il chante. Oui, l’air hébété, mais ne vous y fiez pas : l’homme est profondément heureux. Et autour de lui, d’incroyables orchestres reproduisent et magnifient ces complexes et mélodieux et inventifs arrangements sortis de sa tête et de son coeur : plus encore que ses Beach Boys de la grande époque, ces musiciens semblent aussi des inventions de Brian, comme si tout ce qu’ils font provenait de lui, comme s’il était branché directement à eux, de cerveau à cerveaux, de coeur à coeurs, et que la musique se transmettait télépathiquement. Rien de moins.

Ce jeudi, j’avoue, ce n’était pas le plus extraordinaire de ces orchestres extraordinaires : certes plusieurs des mêmes musiciens suivent Brian depuis qu’il a recommencé les spectacles et les tournées, mais les accompagnateurs de la tournée SMiLE (en 2004 et 2005) étaient d’absolus maniaques des rendus parfaits, à commencer par le claviériste Darian Sahanaja, absent ce jeudi. L’équipe de cette tournée des 50 ans de l’album Pet Sounds était de remarquable teneur, mais s’autorisait des libertés superflues : solo de guitare électrique sans raison d’être de Blondie Chaplin dans Wild Honey (un Beach Boy de remplacement dans les années 1970), rallonges de saxo pour rien, etc. J’ai l’air de chipoter, mais on est ici chez un Bach de la musique populaire, et il n’y a aucune raison d’enfler les partitions, spectacle ou pas. Tout est là, reproduire est déjà le plus grand défi qui soit.

Cela dit, Our Prayer (de l’a cappella véritablement divin), I Get Around, Hushabye, Surfer Girl, Don’t Worry Baby, Help Me Rhonda (avec le vrai de vrai Beach Boy Al Jardine pour la chanter comme en 1965), California Girls, Dance Dance Dance, All Summer Long étaient pile poil sur la pointe de l’aiguille de diamant. Et la performance de Pet Sounds, cet album impossible à transposer sur scène, défiait l’entendement, confinait à l’exploit. Pas aussi parfaitement réussi qu’en 2002, mais vraiment pas loin. L’instrumentale pièce titre, avec Nicky « Wonder » Walusko pour faire les sons de guitare extraterrestres, laissait pantois. Matt Jartine, le fils d’Al, allait chercher les notes désormais hors de portée de Brian, idéalement complémentaire dans Caroline No. Mais c’est quand même Brian, tout fragile soit-il, qui chantait God Only Knows. Sa plus belle chanson d’amour. Peut-être bien LA plus belle chanson d’amour. Et à la fin du spectacle, après la salve rock’n’surf Barbara Ann/Surfin’ U.S.A./Fun Fun Fun, c’était encore Brian qui nous chantait l’essentiel de son message : « Love and mercy to you and your friends tonight… »

Gratitude infinie pour cette chance d’avoir encore une fois vécu dans le même espace-temps que ce génial créateur au coeur pur, participant à la réédition de sa plus géniale création. Nous mesurions notre félicité. Nous goûtions chacune de ses notes, dans toute l’humanité de leur approximation, et nous nous gavions des harmonies créées par lui et chantées autour de lui. Je ne connais pas grand-chose de plus beau que les entrelacs de voix au milieu de God Only Knows, mais les portions de la chanson que Brian chantait m’ont encore plus ému. « God only knows what I’d be without you. » Que serions-nous sans ceux que nous aimons ? Que serions-nous sans Brian Wilson ? Moins capables d’exprimer ce que nous ressentons. Gratitude infinie.

 

1 commentaire
  • Marc Leclair - Inscrit 8 juillet 2016 20 h 30

    Et gratitude à vous, pour ce vibrant hommage cher monsieur Cormier! Nous étions tous avec Brian Wilson. Au-delà d'une expérience musicale sans pareil, triomphait un instant d'une grande compassion et d'une infinie reconnaissance à un homme simple, au talent exceptionnel, au coeur jeune et à l'âme enfin sereine. Jamais je n'aurai été témoin d'autant d'affection et de respect, témoignés à un homme par son entourage et son public. Quel privilège incroyable ai-je eu!