Les adieux du jazzman gentleman

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Toute une Maison symphonique debout pour lui : et lui, debout sur la scène, une main sur le piano, ému, souriant dans son smoking seyant. Gentleman jusqu’au bout des doigts, Oliver Jones, au soir de sa dernière présence au Festival international de jazz de Montréal (FIJM).

Gentleman comme toujours, en fait. Respectueux envers ses musiciens. Attentif à partager la lumière avec d’autres artistes qu’il salue dans la salle. Soucieux d’honorer encore la mémoire d’Oscar Peterson.

Respectueux de son public, aussi. La salle est remplie, mais il n’y a pas que des jazzophiles aguerris et il le sait. Alors Jones choisit son répertoire en conséquence, avec des bonbons ici et là : pot-pourri de Gershwin, Georgia on my Mind, chacun y trouve son compte sans qu’Oliver Jones renie ses deux grandes passions : le blues et le gospel, auxquels il insuffle une bonne dose de swing.

Il avait fait la même chose lors d’un concert extérieur du Festival international de jazz de Port-au-Prince auquel Le Devoir assistait, en janvier. À un public diplomatique, sur un piano qui tenait mal l’accord dans l’air ambiant, Oliver Jones avait été le même que jeudi soir dans le chic de la Maison symphonique. Généreux, professionnel, souriant.

Un moment spécial

C’était sa dernière, donc. Parce qu’Oliver Jones, 81 ans, prendra sa retraite en janvier prochain, après 76 ans de carrière. Sur scène avant le concert, le directeur artistique du FIJM, André Ménard, cherchait un peu ses mots : « C’est un moment très spécial, avec beaucoup d’émotions. » Et pour cause.

Parce qu’Oliver Jones est l’un des artistes qui s’est produit le plus souvent au FIJM. Parce qu’il est un peu l’ambassadeur du jazz québécois et canadien — surtout depuis la mort de Peterson. Et plus simplement : parce qu’il est Oliver Jones. Un monument de simplicité et de gentillesse. Personnage attachant, musicien de talent.

Accompagné par Éric Lagacé (contrebasse) et Jim Doxas (batterie) — les deux musiciens qui le suivent depuis son retour d’une première retraite, en 2004 —, Jones a d’abord livré un set de 75 minutes en trio, avant d’être rejoint par l’Orchestre national de jazz. À cette deuxième partie forcément plus « écrite », nous retiendrons surtout la première. Un format plus à-propos pour apprécier l’art d’un pianiste qui n’a jamais été le meilleur technicien qui soit (non plus que le plus fort en structure harmonique), mais qui a cette chose précieuse qui s’appelle de l’âme.

Et nous retiendrons surtout le bouclage de la boucle : comme toujours (bis), Oliver Jones a terminé son set par une interprétation de Hymn to Freedom, grand classique écrit par Oscar Peterson. Mais dans le contexte de jeudi, on l’a pris comme une manière de revenir là où tout a commencé : quartier Petite-Bourgogne, le petit Jones qui écoutait Oscar jouer avant de se faire enseigner les rudiments du piano par la soeur du maître. Petite-Bourgogne, et le début d’une carrière qui arrivait jeudi à son terme dans la plus belle salle de Montréal, avec les notes d’Oscar jouées par les doigts d’Oliver.

Chanter Chet…

Plus tôt en soirée, passage d’une demi-heure à l’hommage à Chet Baker concocté par le trompettiste québécois Ron Di Lauro — dernier volet des séries Invitation de cette année. Rien à redire sur la qualité de l’interprétation musicale du quintet entourant Di Lauro (essentiellement le même qui a participé à l’hommage à Scott LaFaro avec Frédéric Alarie plus tôt cette semaine). Di Lauro possède une sonorité d’une grande richesse, au bugle ou à la trompette, et il y avait bel et bien du Chet dans l’air pour qui fermait les yeux. Fort bien.

Par contre, il aurait été bien avisé que Di Lauro évite de tenter de chanter Chet. C’était une première pour lui sur scène, et ce ne fut guère concluant (pas certain que le FIJM soit la meilleure plateforme pour ce genre d’expérience). Plus ou moins capable de tenir la note ou de l’atteindre lorsqu’elle était un peu haute, Di Lauro a semblé confondre fragilité dans la voix (cette magnifique émotion que Baker savait transmettre) et voix fragile. L’oeuvre de Baker se tient amplement sans le volet chant.