Les voix multiples de Fred Hersch

Aucun effort apparent, aucune perte d'énergie inutile, Fred Hersch est en communion avec son instrument.
Photo: FIJM Aucun effort apparent, aucune perte d'énergie inutile, Fred Hersch est en communion avec son instrument.
« You, late night hipsters » : il était tard et Fred Hersch s’est assis au piano du Gesù en saluant ainsi le public, avant d’entamer une pièce de Jobim. Et tout de suite, les voix multiples que Hersch sait créer sont apparues. Et tout de suite, ce fut beau dans cette nuit-là.

C’est qu’il a beau être seul au piano, Fred Hersch, il n’est pas vraiment seul. Question d’harmonies, de richesse sonore. Fred Hersch est multiple — quand on revient d’entre les morts comme lui, on dispose de certains pouvoirs magiques, voilà notre explication.

Dire les choses comme il les fait : d’abord, ce toucher extraordinaire. Fred Hersch donne l’impression de caresser le piano, mais il en sollicite en même temps toute la profondeur et l’ampleur. Les graves rondes, les aiguës douces, et toute la table harmonique déployée à son plus large effet.

Ensuite, cette maîtrise technique de la main gauche permettant des contrepoints exquis : de la haute virtuosité sans aucun effet de virtuosité. Retenue, équilibre et fluidité.

Les territoires harmoniques et mélodiques que Fred Hersch explore sont vastes, ainsi que son bassin d’influences : la musique brésilienne (Jobim), le classique (Glenn Gould), le folk (deux titres de Joni Mitchell, magnifique), le jazz bien sûr. Tout cela uni dans un style qui fait école et qui le situe aux côtés des plus grands du genre.

Mais on retiendra surtout de cette prestation solo très douce l’image d’un pianiste exceptionnel qui joue en portant une attention inouïe aux détails… mais sans que rien ne paraisse. Aucun effort apparent, aucune perte d’énergie inutile, Fred Hersch est en communion avec son instrument. Pour les « late night hipsters », un régal de finesse.

Alarie
Plus tôt soirée, le Québécois Frédéric Alarie avait eu un plaisir évident – et une émotion tout aussi visible – à jouer sur la contrebasse de Scott LaFaro. Un magnifique instrument (dont Le Devoir racontait l’histoire en début de festival) doté d’une sonorité très ronde, et aussi d’une aura quasi mystique.

Car c’est par elle qu’est arrivée cette révolution autour du rôle de la contrebasse dans le jazz. Il y a de fait eu un avant et un après-LaFaro. Jusqu’à lui instrument-métronome, la contrebasse est devenue après LaFaro (et le trio de Bill Evans) un outil de dialogue et de mélodie.

Ce qu’Alarie a bien rendu compte mardi, entouré du pianiste John Roney et du batteur André White, de même que de quelques invités pour certaines pièces : le grand Ron Di Lauro à la trompette, Samuel Blais au saxophone, ou Sonia Johnson à la voix. Le répertoire visait à offrir un panorama de ce que LaFaro a fait durant sa carrière interrompue brutalement par un accident d’auto. Et force est de constater, 55 ans plus tard, que la vision du contrebassiste avait… de la vision, justement.