Jake Shimabukuro et Tommy Emmanuel: ce à quoi sert la virtuosité

Les doigts d’Emmanuel bougent aussi vite qu’il veut, mais ils chantent, aussi.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les doigts d’Emmanuel bougent aussi vite qu’il veut, mais ils chantent, aussi.

D’abord Jake Shimabukuro, et puis Tommy Emmanuel. On appelle ça une programmation conséquente. Le champion hawaïen du ukulélé, en programme double avec l’as australien du « finger picking » de guitare acoustique. Un virtuose, suivi d’un virtuose, ça fait beaucoup de virtuosité le même soir au même endroit. Ça se voulait une sorte de garantie sur facture pour les amateurs du genre, une façon de les attirer irrésistiblement à la Maison symphonique un mardi soir de FIJM : on allait sortir impressionnés, éblouis, en se demandant forcément : « Mais comment font-ils donc ? »

Et c’est ce qui est arrivé. Ça en jette, Bohemian Rhapsody au ukulélé et rien qu’au ukulélé (ou presque : il y avait un bassiste, qu’on entendait peu). Shimabukuro faisait tout, Queen à lui tout seul, avec les fameux choeurs d’opéra, le fameux solo de guitare de Brian May, le piano et la voix de Freddie Mercury. Tout ça avec ce petit ukulélé de rien du tout, tout ça en souriant comme un enfant qu’on pousse très fort dans une balançoire. Bien sûr qu’il y a eu ovation : c’était couru. C’était dûment épatant. Fallait le faire. Jake l’a fait.

Il a fait bien d’autres choses, durant son heure. Tout sauf jouer un p’tit air de ukulélé, finalement. Oui, le gaillard hilare a fait sonner son instrument comme une harpe. Oui, il a aligné les notes plus vite que son ombre. C’était un peu beaucoup une démonstration, en fait : jazz, rock, funk, classique, rien n’est impossible à cet incroyable instrumentiste, et on a eu droit à la palette complète. Il est même capable de jouer délicatement et tendrement, et il l’a démontré aussi dans la première partie de sa version de While my Guitar Gently Weeps, avant de se lancer à nouveau dans des exploits pyrotechniques (il est si supersonique sur le manche que ça fait des flammèches, j’exagère à peine). À la fin de sa moitié du spectacle, j’étais un peu fatigué : l’éblouissement tout le temps, ça taxe les yeux, et les mille notes/seconde, ça finit par rentrer dans le corps.

Tommy l’enraciné

On a compris tout de suite, dès le morceau d’intro, basé sur le riff rhythm’n’blues de One Mint Julep, succès pour les Clovers en 1952, qu’il se passerait autre chose avec Tommy Emmanuel. Que le gars, tout aussi capable de tout jouer, commencerait par le commencement, s’assurerait que bien garder contact avec le sol. Prise à la terre. Bien sûr, c’était une rampe de lancement, le morceau a été propulsé dans le grand espace de la dextérité impossible, mais on est revenu au riff, ce n’était pas qu’un feu d’artifice. Les doigts d’Emmanuel bougent aussi vite qu’il veut, mais ils chantent, aussi.

L’Australien, qui est depuis nombre d’années un homme de Nashville, a trop appris de Chet Aktins pour se laisser emporter par ses propres prouesses. Quand il en fait des tonnes, il le signifie, on comprend que c’est la part « entertainement » de son spectacle : parce qu’il alterne ses tours de force avec ses douces chansons à lui, il y a équilibre. Parfois il s’offre un numéro de guitare si vigoureux qu’on dirait un banjo en pleine fièvre bluegrass, mais à d’autres moments, dans des chansons à lui qui s’intitulent Eva Waits (inspirée par le film Bridge of Spies) ou It’s Never too Late (inspirée par sa fille Rachel, née l’an dernier), la mélodie et l’émotion motivent le jeu de guitare.

Ce qu’il décline de l’immortelle Somewhere Over the Rainbow est absolument exquis : complexe mais tout naturellement beau, alliant sans effort apparent les accords et la mélodie et plus encore (il parvient à tirer à partir des harmoniques un jaillissement de gouttelettes, effet magique). Son medley Beatles est certes stupéfiant d’invention et d’efficacité, mais les chansons ne sont jamais détournées en vain, When I’m 64 est l’occasion d’un charmant ragtime, et Day Tripper ne perd pas son groove parce que Tommy la donne en homme-orchestre.

C’est encore plus flagrant quand Shimabukuro revient, le temps de partager Here, There and Everywhere (encore les Beatles, décidément !) et Purple Haze. Autant la première relecture était délicate en tandem, autant la seconde virait à l’esbroufe : ce Jake ne peut pas se contenir, il faut qu’il en rajoute sur ses ajouts. Tommy l’a laissé briller, mais ne s’est pas laissé distancer non plus : un époustouflant solo de percussions sur guitare suivait, mais… pour rire. Sans être dupe de l’opération : c’était un peu du cirque, et voulu comme tel, et reçu pour ce que c’était. Tommy Emmanuel est un virtuose, mais un virtuose avec du sentiment, et du goût. Ce qui en fait aussi un grand musicien.