Autour de Chet Baker et d’Erik Truffaz

Le quartet avec lequel Erik Truffaz sculpte depuis une vingtaine d’années les contours de son œuvre.
Photo: Hamza Djenat Le quartet avec lequel Erik Truffaz sculpte depuis une vingtaine d’années les contours de son œuvre.

On dit toujours d’Erik Truffaz qu’il a du Miles Davis tout le tour de la trompette. Question de son feutré, d’économie de notes et d’ambiances texturées avec groove latent. Mais quand on demande au principal intéressé ce qu’il en pense, la réponse est sans équivoque : entre Miles et Chet, Truffaz se sent bien plus Baker que Davis.

« Mon son s’approche de lui, pense Truffaz. Je ne dis pas ça pour me vanter, parce qu’on ne choisit pas vraiment le son qu’on a. C’est comme un timbre de voix, on peut l’améliorer un peu, mais pas tant. Sauf que le son de Chet… Je l’aime beaucoup. »

On jase Chet Baker avec Truffaz parce que deux choses : d’une part, le trompettiste français se produit jeudi à Québec et vendredi à Montréal. Et d’autre part, la dernière série Invitation du Festival international de jazz de Montréal mettra en vedette la musique de Chet Baker jeudi (avec Ron Di Lauro) et vendredi (avec José James). Et puisqu’on a Truffaz au bout du fil, et qu’il a participé récemment à l’enregistrement d’un disque-hommage à Baker, eh bien… Parlons Chet un brin.

La perfection de Baker

« Sur le plan de la ligne mélodique, Baker est au jazz ce que Bach fut à la musique classique pour le contrepoint : la perfection, dit Truffaz. Tout ce qu’il joue, les notes, les phrases, la rythmique, la mélodie, c’est absolument parfait. Et si la perfection peut être ennuyante parfois, lui joue avec un feeling extraordinaire. Il a beaucoup d’esprit, il dégage beaucoup de sentiments. »

Baker fait partie de ceux que Truffaz a le plus écoutés et dont il a transcrit le plus de solos. Mais s’il admire la manière de jouer et de chanter de celui qui est mort défenestré à l’âge de 58 ans (en 1988), Truffaz ne peut s’empêcher de déplorer « l’absence d’orientation de sa carrière ». « Il a fait tout le temps la même musique au final, sauf pour sa période avec [le saxophoniste baryton] Gerry Mulligan, dans leur quartet sans piano. C’est la grosse différence entre Baker et Miles Davis, qui a toujours exploré de nouveaux territoires. Baker avait tout — il chantait et jouait comme un dieu. II était beau comme un dieu. Mais il n’a pas su orienter sa carrière. »

Quartet

C’est peut-être à ce titre que Truffaz ressemble davantage à Miles Davis : dans cette quête de varier les concepts, d’étendre le champ d’action, de pousser plus loin la musique. « Il y a chez moi une grande volonté de ne pas refaire les mêmes choses », dit-il.

Cela vaut aussi pour son groupe phare, le quartet avec lequel il sculpte depuis une vingtaine d’années les contours de son oeuvre — tout en menant en parallèle différentes collaborations. Leur dernier album, Doni Doni, paru au début de l’année, montre une formation toujours avide d’arpenter de nouveaux horizons : sonorités africaines, funk, jazz-rock, couches d’électro, textures multiples, ambiances contrastées. Jazz qui plane et jazz qui groove sur fond de trompette aérienne et de rythmes soutenus (grâce notamment au nouveau batteur Arthur Hnatek).

Le son Truffaz s’y fait entendre avec la concision et l’émotion habituelles. « Je pourrais jouer rapidement, répond Truffaz lorsqu’on lui parle de sa technique épurée. Mais écoutez comment je vous parle : très lentement, en m’arrêtant pour réfléchir. C’est pareil avec la musique : je l’ai voulu basée sur l’atmosphère plus que sur la technique. Mon rôle est davantage celui d’un chanteur que celui d’un musicien qui développerait des chorus à la Freddie Hubbard. Je fais ce que j’entends. »

Erik Truffaz

À l’Impérial (Québec) le 7 juillet, 21 h. Au Monument-National (Montréal) le 8 juillet, 20 h. Hommages à Chet Baker avec Ron Di Laura (7 juillet, 18 h, Gesù) et José James (8 juillet, 18 h, Gesù)